Politique

Des Présidentielles post-Révolution orange en Ukraine ce weekend

Article publié le 15 janvier 2010
Article publié le 15 janvier 2010
En 2004, les élections présidentielles avaient suscité l'enthousiasme. C'était la Révolution orange et l'espoir d'un changement et d'une vie meilleure. A l'aube d'un nouveau scrutin, cinq ans plus tard, c'est le désenchantement. Analyse.

Une femme raconte qu’elle vient de quitter son emploi pour ouvrir un magasin de vêtements. « Cette année ne pourra pas être pire que la précédente... Mais bon, ça n'a jamais vraiment été le pied non plus », raconte-t-elle. Environ la trentaine, elle porte des bottes multicolores en caoutchouc et affiche un large sourire. Son ancien employeur a diminué trois fois son salaire l’année dernière. Ses horaires de travail ont ensuite été réduits et puis il y a eu des licenciements. Enfin, elle s’est libérée de la routine du bureau pour réaliser son rêve, dit-elle. Elle a vendu sa voiture, raclé les fonds de tiroirs, et loué un magasin dans un quartier folklorique de Kiev.

Les protagonistes

Plus loin, dans un bar de la capitale ukrainienne : « Quelle crise, on parle de quoi ? » demande un jeune banquier au chômage, une bière à la main. Ses rêves se sont effondrés. Tout ce qui lui reste aujourd’hui, ce sont des dettes jusqu’au cou, la certitude de se réveiller le lendemain avec la tête qui tourne, et l’espoir que tout s'arrange après les élections. Le 17 janvier vont avoir lieu les élections présidentielles en Ukraine – les premières depuis le changement spectaculaire d'il y a cinq ans, la fameuse « Révolution Orange ». En 2010, les protagonistes sont les mêmes qu'en 2004/2005 : Viktor Iouchtchenko, candidat à sa réélection, son ancienne alliée devenue rivale, la première ministre Ioulia Tymochenko, et son opposant de toujours, Viktor Ianoukovytch. Pour le président en exercice, c’est une question de survie politique. Dans les sondages, il est loin derrière Ianoukovytch et Tymochenko, qui l’un comme l’autre atteignent tout juste les 30 %.

Le président actuel Viktor Iouchtchenko et ses opposants, Viktor Ianoukovytch et Ioulia Tymochenko

Seul élément positif pour Iouchtchenko : aucun des candidats ne parvient à susciter l’enthousiasme chez ses partisans. Si, en 2004, les Ukrainiens étaient allés voter avec un zèle ardent, accrochés à l’espoir d’un vrai changement et d’une vie meilleure, c’est aujourd’hui le désenchantement qui règne : désenchantement à l'égard des élites politiques, du marasme économique, de l’état du pays en général.

2009 : un cauchemar

Les années précédentes furent certes difficiles pour l’Ukraine, mais l’année 2009 a représenté un vrai cauchemar pour le pays. La crise s’est vraiment fait ressentir en janvier 2009, lorsque la Russie a décidé de fermer l’accès au gaz à l’Ukraine. Dans le même temps, la lutte de pouvoir entre Tymochenko et Iouchtchenko atteignait des sommets, avec pour conséquence un Parlement paralysé à un moment où la question de l'insolvabilité étatique était omniprésente. A cela se sont ajoutées l’épidémie de grippe porcine et la campagne électorale elle-même, qui ont eu pour effet de bloquer l’ensemble des réformes indispensables au pays, en dépit des exhortations à les adopter. Ainsi, au sein de la Rada [ ou Verkhovna Rada, le Parlement unicaméral ukrainien situé à Kiev, ndlt], on n’a pu s’accorder sur un budget pour l’année en cours. Qui plus est, à en croire les observateurs, un tel accord ne sera guère possible avant février : l’économie ukrainienne fonctionne actuellement à l’aveugle.

« Cette année ne pourra pas être pire que la précédente... Mais bon, ça n'a jamais vraiment été le pied non plus »

La production industrielle, déjà faible en 2008, a encore diminué de 26,4 % en 2009. Au troisième trimestre 2009, le PIB était de 15 % inférieur à celui de 2008 à la même période. En raison de l’effondrement de son économie, le pays est dépendant des capitaux internationaux. Tymochenko elle-même a déclaré lors du passage en 2010 que la faillite de l’Etat avait été évitée de peu en 2009, et ce uniquement grâce aux prêts internationaux. Les institutions telles que le Fonds monétaire international (FMI) ou l’Union européenne ont lié les crédits alloués à l’Ukraine à des mesures massives d’épargne et à une réforme des marchés publics ainsi que du secteur public gazier, caractérisé par son opacité. Ils ont notamment exigé très clairement une hausse du prix du gaz pour les clients privés ce qui, en période électorale, a été jugé comme tout simplement inapplicable par les différents candidats.

Crédits en suspens

Par conséquent, le FMI a décidé de geler sine die la quatrième tranche d’un crédit global de 16,4 milliards de dollars. Mêmes mesures du côté de l’UE, qui ne souhaite pas, pour le moment, accorder un crédit de 600 millions d’euros. Lors du Sommet EU-Ukraine qui s’est déroulé début décembre, l’UE s’est montrée particulièrement distante et a durement critiqué la politique ukrainienne.

D’ici à la fin de la période électorale, rien n'est moins sûr qu'un changement de position des bailleurs de fonds, bien au contraire : en vertu des logiques électorales, les questions sociales, particulièrement pressantes, occupent une place prépondérante dans la campagne. Or, il ne s'agit pas exactement des thèmes favoris du FMI et de l’UE. Par exemple, a proposé ex abrupto une augmentation de 20 % des salaires et des retraites. Tymochenko a riposté en reprochant au président d’affoler les prêteurs internationaux par de telles déclarations, ceci dans le but d’assécher le budget de la première ministre et ainsi de pouvoir remporter les élections.

Mais Tymochenko elle-même a promis à ses électeurs, bien que de façon plus allusive, des mesures de sécurité sociale qui paraissent difficiles à mettre en place. Dans le contexte de campagne électorale, le fait que la politique sociale ne relève pas des missions du président semble n’avoir aucune importance. Ni, d’ailleurs, le fait que le budget de l’Etat soit plutôt limité.

Au bout du tunnel

Quant à savoir qui sera le nouveau président et quelle politique sera menée en Ukraine, il y a peu de chance qu'on le sache le 17 janvier. Dmitry Yarosh, du journal Invest Gazeta, estime qu’un verdict ne sera pas rendu avant mai. Selon lui, on doit en effet s’attendre à ce que l’élection soit contestée et à ce que la Cour constitutionnelle soit saisie. De plus, il est probable que le ou la nouvel(le) élu(e) à la tête de l’Etat dissolve le parlement afin de pouvoir s’appuyer sur une majorité confortable. Selon Yarosh, les investisseurs internationaux, pour l’instant en retrait, redouteraient également un tel événement.

« Mais au moins, on voit une lumière au bout du tunnel »: en effet, les performances économiques se sont avérées meilleures à la fin de l’année 2009. Du moins, leur diminution a connu un ralentissement par rapport à 2008. Le chômage reste toutefois élevé. Officiellement, il y a 4 % de chômeurs dans le pays, mais le comptage y est extrêmement lacunaire et on estime qu’il y aurait en fait entre 12 % et 20 % de chômeurs. Pourtant, un certain optimisme commence à poindre au ministère de l’économie : le PIB pourrait de nouveau augmenter en 2010. Peut-être de 3 ou 4 % : un chiffre rêvé pour le ministre de l’économie.

L'auteur de cet article est membre du réseau de journalistes n-ost.

Crédits photos: Antonis SHEN/flickr;  maiak.info/flickr www.maiak.info; Antonis SHEN/flickr; the waving cat/flickr