Politique

Des médias polonais objectifs ? Dans tes rêves !

Article publié le 12 janvier 2016
Article publié le 12 janvier 2016

Il était une fois un pays enfermé sous un immense dôme. Son but ? Protéger les citoyens de la cacophonie d'informations venue du monde extérieur, un tel « bruit » étant considéré comme dangereux et étranger. Sous le dôme, une seule voix se faisait entendre. Mais il s'est avéré que le dôme n'était fait que d'air, et qu'Internet a pu se faufiler dessous.

La semaine dernière, le parti conservateur Droit et justice (Prawo i Sprawiedliwość, PiS) - qui détient actuellement la majorité dans les deux chambres du parlement polonais ainsi que la présidence, grâce à Andrzej Duda - a annoncé une série de réformes concernant la législation sur les médias dans les pays.

Selon les modifications apportées, les membres des structures administratives et des conseils de surveillance des institutions de médias publiques seront désormais nommés par le ministre des Finances et non plus, comme c'était le cas, par un panel de membres du personnel de chaînes radios ou télévisées, en collaboration avec le Conseil national de radiodiffusion.

L'actuel ministre des Finances, Dawid Jackiewicz, a déjà nommé deux nouveaux PDGs à la tête de la télévision et de la radio polonaise, Jacek Kurski et Barbara Stanislawczyk respectivement. Tous deux sont favorables au programme de Droit et justice. On s'attend dans la semaine à voir de nombreux journalistes et présentateurs TV renvoyés, puis remplacés par d'autres, plus fidèles au PiS.

Aux yeux de l'opposition, cette décision transforme les médias publics polonais en une organisation subjective qui exerce un lobby pour un seul parti. Celle-ci a été critiquée partout dans le monde par, entre autres : la Fondation Helsinki pour les droits de l'homme, l'Union européenne de radio-télévision, l'Association européenne des journalistes et Reporters sans frontières. Ils ont tous contacté le Conseil de l'Europe afin de les avertir du danger qu'une telle mesure présente pour la liberté de la presse en Pologne.

Cette décision arrive peu de temps après une autre, tout aussi controversée, qui a vu Droit et justice remplacer cinq des juges du Tribunal constitutionnel, nommés auparavant par PO (Plateforme Civique, ndlr), par leurs propres candidats. Les membres de l'opposition ont dénoncé un tel remplacement, évoquant qu'il allait à l'encontre de la Constitution. Pourtant en décembre, le Parlement a ratifié ces amendements, rendant ainsi possible la réélection des juges susmentionnés.

Les intiatives de Droit et justice sont encore plus brutales puisque, dans un cas comme dans l'autre, la période de vacatio legis n'a pas été respectée. Celle-ci fait référence au délai légal obligatoire entre la publication d'un acte juridique et son entrée en vigueur et qui permet aux parties concernées de se familiariser avec les nouvelles réglementations. Avec les derniers changements en date, cela ne s'est pas passé comme ça.

Droit et justice soutient que les deux initiatives- que ce soit pour le Tribunal ou les amendements à la loi sur les médias -  étaient nécessaires afin de rétablir un équilibre politique dans des institutions publiques, un équilibre qui, selon le parti, a disparu sous l'administration de Plateforme civique. À leurs yeux, la situation précédente limitait le processus de décision démocratique.

Rogner sur l'opposition

Jusqu'à quel point est-ce démocratique d'étouffer la voix de l'opposition ? N'avons-nous pas appris à l'école que la présence même de l'opposition - qu'elle soit politique, mais aussi et surtout idéologique - apportait un garde-fou bien nécessaire.

Le comportement de Droit et justice n'est pas sans rappeler la logique des enfants qui jouent à cache-cache - ils pensent que s'ils ferment leurs yeux, personne ne pourra les voir. Pensent-ils donc qu'en débarassant les institutions publiques de personnes bien en vues qui soutiennent l'opposition, les gens cesseront de croire qu'une telle opposition existe ?

À la veille de l'introduction de ces modifications, le chef de la Chancellerie d'Andrzej Duda - Malgorzata Sadurska - expliquait que la décision avait été motivée par la volonté de transformer les médias polonais en une institution plus fiable, objective et crédible. Elle a employé des adjectifs comme « national » et « objectif » qui, en plus d'être des notions quelque peu contradictoires, sont également marquées par un très haut degré d'idéalisme.

Des médias objectifs ?

Dans tes rêves.

En ce qui concerne Droit et justice, tenter de prendre le contrôle des médias n'est qu'une nouvelle manifestation d'un dérangeant désir de créer en Pologne un monolithe non seulement politique mais aussi idéologique.

Est-ce que c'est cela que veulent les Polonais ? Est-ce que les personnes ouvertes d'esprit, qui connaissent les bienfaits d'un débat, veulent vraiment plus de restrictions ? Et qu'en est-il des gens qui voyagent, avides de comprendre le monde ? Qui veulent toujours s'améliorer et décident pour eux-mêmes ? Est-ce là le souhait de Polonais qui sont plus intéressés par le besoin de développer une société tolérante que par 500 zloty d'allocations familiales en plus ? Est-ce que la foi de Droit et justice en une société polonaise homogène se reflète dans la réalité ?

Alerte : les gens ne sont pas stupides. Beaucoup d'entre eux parlent des langues étrangères et ont accès à des sources d'informations alternatives. Beaucoup font preuve d'esprit critique. Cher PiS : vous voulez monopoliser les médias, mais vous semblez avoir oublié qu'il existe Internet.

D'accord, Internet c'est là où les gens vont voir des vidéos des fesses de Kim Kardashian et du style de Justin Bieber, acheter des vêtements sur ASOS ou faire les imbéciles sur Chatroulette. Mais c'est aussi sur Internet que le Printemps arabe et Wikileaks ont commencé, et c'est aussi là qu'on peut participer au djihad. Conclusion : le pouvoir d'Internet ne doit pas être sous-estimé. Il est partout et il voit tout.

C'est pourquoi je l'utilise pour lancer un appel aux articles, une invitation à partager des opinions et pointer du doigt l'hypocrisie. Ne serait-ce que pour faire perdurer l'esprit de contradiction.