Politique

Dell délocalise : au revoir l’Irlande, bonjour la Pologne

Article publié le 18 mars 2009
Article publié le 18 mars 2009
La société américaine de technologies de l’information va transférer une partie de sa production de Limerick en Irlande vers Lodz en Pologne où elle possède déjà une usine depuis 2006. La Commission européenne doit vérifier si le soutien que cette entreprise a reçu de la puissance publique polonaise est légal.

Dans le capitalisme, tout est permis. Est déclaré vainqueur celui qui produit le moins cher et vend le plus cher. Cela fait des années que l’Europe craint la concurrence des marchés d’Europe de l’Est, et les Européens, qu’ils soient de l’Est ou de l’Ouest, voient dans l’Asie un « ennemi » commun. La main d’œuvre chinoise, indienne, taïwanaise, aux salaires inconvenants, si bon marché, rend toute production abordable. Malheureusement, la délocalisation de la production est conforme à l’approche orientée vers les besoins du marché des entreprises.

Limerick, c’était hier|Ambrosiana Global/flickr Thomas L. Friedman, trois fois lauréat du prix Pulitzer, a souligné le potentiel immense de l’Extrême-Orient, d’un point de vue aussi bien intellectuel (des spécialistes, extrêmement bien formés et qui parlent anglais), démographique (une main d’œuvre abondante) que sociétal (qui penserait à faire grève dans une usine chinoise ?) Les sociétés, poursuit Friedmann, ont de plus en plus souvent des sièges sociaux dans plusieurs pays. La production n’est qu’un aspect du problème. Le transfert d’une entreprise qui a des ramifications sous toutes les latitudes et toutes les longitudes est simple à concevoir. En délocalisant ses chaînes de fabrication de Limerick vers Lodz, Dell ne fuit pas l’Europe pour l’Extrême-Orient. A vrai dire, c’est dès 2006 que la multinationale texane a pris à bail pour seulement 20 ans un terrain où elle souhaitait investir. Elle aurait également pu conclure un bail emphytéotique. La Commission peut stopper l’investissement de Dell mais les députés polonais protestent déjà.

Le transfert des chaînes de production d’ordinateurs du géant informatique soulève des doutes au sein de la Commission européenne : l’aide publique pourrait en effet représenter un bon quart de l’investissement total. La jurisprudence de l’Union interdit la dotation aux investissements par la puissance publique lorsque cela augmente le risque de monopole, ce qui pourrait tout à fait être le cas avec Dell. La Commission a en outre 18 mois pour faire connaître sa décision. Le droit polonais prévoit cependant que les fonds budgétaires (dans le cas de Dell) doivent être attribués avant la mi-2009. La Commission européenne peut donc, en s’appuyant sur les lois applicables, interdire l’investissement de Dell. Les députés polonais protestent déjà. D’un point de vue global, la délocalisation de la production n’apporte aucune valeur ajoutée à l’Europe. Davantage de chômeurs en Irlande et moins en Pologne, cela veut dire aucun pas en avant mais également aucun en arrière.

Limerick - Lodz

Comme la plupart des entreprises du secteur des technologies de l’information, Dell est à la recherche d’économies. D’ici 2010, 1900 salariés de son usine irlandaise devront être licenciés alors que les spécialistes marketing et les chercheurs conserveront leur emploi. C’est de cette manière que Dell compte diviser par quatre ses coûts salariaux. C’est le triomphe de la logique du marché. Il ne faut pas oublier que dans le secteur des technologies de l’information (TI), tous ses concurrents ont déjà quitté l’Irlande. Mais quand la croissance économique subit un ralentissement notable et que le taux de chômage atteint environ 15 %, la délocalisation d’une entreprise qui génère des milliers d’emplois porte un coup sévère à l’Irlande.

Le transfert de la production vers la Pologne, avec le soutien des autorités publiques, est en revanche une chance pour la région de Lodz qui est tombée dans une certaine apathie industrielle. Lodz a du potentiel, et la nouvelle chaîne de montage de Dell peut donner un puissant coup d’accélérateur au marché local. Paradoxalement, à Limerick, Dell a aussi employé des travailleurs polonais. Les Irlandais, eux, ne veulent lutter pour des emplois dans l’usine polonaise de Dell. Il y a en effet sept candidats pour un poste.

Dans la ligue des champions sur le marché – 1 : 0 pour Dell

S’agissant de l’innovation et de la compétitivité, Dell joue dans la ligue des champions. La multinationale texane a élaboré une tactique qui lui permet de court-circuiter les intermédiaires. Elle limite également l’accumulation des stocks, ce qui lui permet d’abaisser le coût des ordinateurs pour le consommateur. Dans le domaine de la direction d’entreprise, la société Dell a également réalisé un chef-d’œuvre de la réduction des coûts. Aucun syndicat n’existait à Limerick bien que les contrats de trois mois renouvelables à l’infini aient visiblement constitué un motif d’irritation parmi les employés. Dans l’usine de Dell en Pologne en revanche, les ouvriers sont organisés et luttent pour une augmentation de leurs rémunérations. Le salaire d’un ouvrier à la chaîne a été porté de 1100 à 1600 zlotys nets. En Bulgarie et en Roumanie, pour ne pas parler de l’Asie dans son ensemble, le salaire minimal est plus de deux fois inférieur au Smic polonais.

Il ne faut pas espérer de miracle. Dell construit sa chaîne de montage en Pologne uniquement à cause des aides publiques. Plus la rémunération des travailleurs sera élevée et plus faibles seront les chances que la production demeure localisée à Lodz dans l’avenir.