Politique

De Razem à la droite radicale : la jeunesse contre la Pologne d'aujourd'hui 

Article publié le 17 février 2016
Article publié le 17 février 2016

La Pologne inquiète. En proie à de grandes transformations radicales et conservatrices, le pays semble vouloir jouer avec le feu du nationalisme. Dans ce jeu dangereux, la jeunesse du pays fait de plus en plus entendre sa voix en lorgnant vers les extrêmes. Chaque dimanche, elle organise même son propre show télévisé : « La jeunesse contre ».

Szymon Huptys est là presque tous les dimanches. « C’est la star secrète de l’émission », rapporte un de ses collègues avec un clin d’œil. Le jeune homme de 26 ans appartient au Forum des Jeunes de PiS (Droit et Justice, le parti conservateur au pouvoir, ndlr) la jeune pousse du parti national-conservateur au gouvernemental dirigé par Jaroslaw Kacynski. Comme d’habitude, il est assis au premier rang du show politique conscaré à la jeunesse, « Młodzież kontra... » (« La jeunesse contre », ndlr) le microphone à la main. De temps à autre, il salue quelqu’un. On le connaît bien ici. Le modérateur demande une dernière fois d’éteindre les portables. Intro, musique, c’est parti.

Les deux invités sont assis, seuls, au centre du plateau, entourés des regards affûtés de la jeunesse politique. Cette configuration convient bien à la situation actuelle de la gauche : répondre aux questions assassines. Une dame plus âgée se tient non loin. Elle est brune avec des lunettes couleur léopard et la voix aigüe. C’est Joanna Senyszyn, ancienne députée à la Sejm (la chambre basse du Parlement polonais, ndlr) pour la coalition de la droite démocrate. À côté d’elle, Jakub Danecki, 25 ans, est assis en jean et sweatshirt. Il fait partie de Razem (Ensemble, en polonais), fondé en mai 2015 en réaction à la crise des partis de droite et inspiré par le parti espagnol Podemos. Pourtant, aucun d’entre eux n’a encore réussi à entrer au Parlement.

De Razem à la droite radicale

Jakub encaisse une première question : est-il réellement prêt à accueillir lui-même des réfugiés ou n’était-ce que des mots doux ? « C’est une mauvaise question. Nous devons nous éloigner de cette réaction émotionnelle », envoie notre homme. Soupirs d’agacement dans le public.

Szymon, aussi, a l’air énervé en jouant avec son micro. Il obtient finalement la parole. « Je crois également que le débat ne devrait pas être biaisé par nos émotions », dit-il d’une voix plus tranquille. « Mais envoyer des aides aux autres pays, c’est aussi une réaction émotionnelle. Or la majorité des aides atterrit à la poubelle », rétorque le jeune sympathisant du PiS. Applaudissements.

Les jeunes spectateurs ne sont pas seulement d’accord à propos des réfugiés. La position du parti de gauche ne les touche pas. L’ambiance dans le studio reflète l’état d’une société polonaise profondément déchirée. La jeune génération dérive toujours plus vers la droite. Les élections parlementaires l’ont montré en octobre dernier. Presque deux tiers des moins de 30 ans ont voté pour les partis de droite.

Szymon n’est pas surpris par le succès de PiS chez les jeunes. « Notre campagne électorale était simplement parfaite », dit-il fier, bien qu’il ne soit pas membre du parti. On peut lire la trace d’un sourire sur son visage sérieux. PiS est longtemps passé pour le parti des pauvres et du peuple non-éduqué. Maintenant, il atteint toutes les strates de la société. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes gens sont déçus par l’élite politique. Leur frustration se retourne contre Plate-forme civique (PO), au gouvernement ces huit dernières années. C’est aussi la raison pour laquelle Szymon est entré au parti en 2012. « PO a fait de merveilleuses promesses, surtout aux jeunes. Mais ils ne les ont pas tenues. »

Szymon écrit son doctorat en philologie. Il a fait son master à Leiden, aux Pays-Bas. Pourtant son cœur bat bel et bien pour la Pologne. « J’ai toujours été un patriote », assure-t-il. « Ma génération est bien plus patriote que l’ancienne. » Szymon a été élevé dans un milieu conservateur, ses parents faisaient partie de l’Union étudiante indépendante, qui a conduit à la création du mouvement Solidarnosc. Les positions anti-communistes de sa famille ont également influencé Szymon et s’expriment aujourd’hui à travers son rejet des partis de gauche. « Je souhaiterais une Pologne plus forte sur le plan international, un pays sans corruption, dans lequel la jeunesse voudrait rester », affirme-t-il. 

Kamila Kepinska pense la même chose. « Nous sommes une grande nation, notre potentiel est sous-estimé », souligne la jeune femme de 27 ans. Déjà, enfant, elle aimait regarder le défilé du jour de l’indépendance à la télévision quand ses parents hissaient le drapeau à la fenêtre. Son amour pour la Pologne l’accompagne depuis ce jour-là. Kamila est professeure de langue, elle enseigne le portugais et l’espagnol. Il y a quelques années, elle a étudié pendant un semestre au Portugal. Ce séjour a conforté ses convictions, dit-elle.

On la mérite, nous la Pologne

Kamila aussi est assise, en face de Szymon, au premier rang de l’émission. Il y a quelques temps, elle est entrée dans le mouvement Kukiz 15. Le parti de droite populiste et antisystème du chanteur de rock Pawel Kukiz est entré pour la première fois au Parlement avec 8.8% des suffrages. Il a particulièrement été apprécié par la jeune génération. Peu avant la fin de l’émission, elle prend le micro. « Pourquoi la gauche défend-elle l’interdiction des cigarettes mentholées voulue par l’Union européenne ? », demande-t-elle à Joanna Senyszyn. « À Cracovie, il y a une usine importante de Philip Morris, elle devrait fermer. Et les gens en fument également », répond la membre de Razem. Kamila se bat pour une politique libérale de l’État et de l’Union européenne.

Aux dernières élections, elle a encore voté pour PO. « Je pensais, qu’ils seraient économiquement libéraux. Ils ont promis une réduction des impôts, et une réforme du système électoral. Mais rien n’a changé. » Début février, elle a vu pour la première fois Pawel Kukiz pendant un meeting électoral. « Il m’a parlé avec son cœur. » Ses paroles résonnent d’admiration : « Les gens le croient. Il s’agit de changements, pas de pouvoir. »

Kamila récolte des signatures et organise les actions de récolte de fonds pour la campagne présidentielle de Kukiz. Peu avant les élections parlementaires, on lui a demandé si elle ne voulait pas se présenter. Elle a répondu oui. Son slogan ? Les trois lettres les plus importantes pour le travailleurs : DOM (maison, en polonais) et non PIT, CIT ou VAT (taxes). La campagne doit s’autofinancer et Kamila investit même un peu de son argent. Kukiz refuse les aides financières offertes par l’État aux partis. Mais finalement, après l’espoir suscité par Kukiz, le parti est en faillite, et Kamila ne réussira pas à entrer au Parlement. « Mais j’ai beaucoup appris », ajoute-t-elle en riant.

Kamila a perdu confiance en le système politique de son pays. Comme beaucoup d’autres jeunes gens, elle est séduite par le parti de Pawel Kukiz qui critique le système et se positionne contre la rhétorique de l’élite politique. Leurs supporters viennent de partout. 5 membres du mouvement d'extrême droite, Ruch Narodowy (Mouvement national), partagent les sièges au Parlement pour Kukiz 15’. Cela ne dérange pas Kamila. « Nous avons tous une différente vision de ce que devrait être notre mode de vie, donc nous n’en parlons pas. » Pour elle, il est important que les promesses faites aux jeunes concernant l’économie soient tenues. « On le mérite », dit-elle. Nous, la Pologne.

__

Cet article fait partie de notre série de reportages EUtoo 2015 sur les déçus de l'Europe, initiative soutenue par la Commission européenne.