Politique

De Madrid, le cri de 60 000 citoyens : « Réveillez-vous, c'est le printemps »

Article publié le 20 mai 2011
Article publié le 20 mai 2011
« Compagnons », dit une voix au mégaphone, « nous écrivons l'histoire. Nous exerçons nos droits civils et politiques légitimes ». La protestation intergénérationnelle a décidé d'investir la Puerta del Sol à Madrid.
60 000 personnes ont défié l'interdiction de rassemblement du conseil municipal mercredi, en manifestant pacifiquement contre le système politico-financier et la crise, « pour construire un monde meilleur »… Le début d’un « printemps européen » ?

Dans la préface de l'édition espagnole du livre Indignez-vous de Stéphane Hessel, l'auteur considère qu'il est important que son appel à s'engager, à s'indigner et à résister pour ce qui est inacceptable soit entendu surtout par la jeune génération. L'Espagne dont les jeunes héritent aujourd'hui a beaucoup souffert, mais a toujours combattu avec courage et rébellion. Cette même Espagne, poursuit l'ex-résistant français, peut maintenant donner l'impulsion à une Europe culturelle et solidaire, et non une Europe au service de la finance, comme ce qui nous est proposé aujourd'hui.

 « Certains sont plus progressistes, d'autres plus conservateurs, certains sont croyants, d'autres non, mais nous sommes tous préoccupés et indignés par le paysage politique, économique et sociale qui nous entoure. »

L'appel à l'insurrection pacifique d'Hessel est parmi les sources d'inspiration d'une protestation civile parmi les plus surprenantes jamais produites en Europe. Tout est parti de la manifestation lundi 15 mai, organisée par la plateforme en ligne Democracia Real Ya!, dont la devise est sans équivoque : « Nous ne sommes pas des marchandises dans les mains des politiques et des banquiers ». Le manifeste auquel ont adhéré des milliers de personnes, d'abord sur Facebook, puis dans les rues, s'adresse à tout le monde. « Certains sont plus progressistes, d'autres plus conservateurs, peut-on lire, certains sont croyants, d'autres non, mais nous sommes tous préoccupés et indignés par le paysage politique, économique et sociale qui nous entoure. C'est le moment de construire ensemble une société meilleure ». Et ainsi font les jeunes et les retraités, les chômeurs et les femmes enceintes, et jusqu'aux vieilles femmes en fauteuil roulant, de Madrid à Barcelone, de Cadix à Valladolid. 

Dans la capitale, le feu de la révolte se concentre sur la Puerta del Sol, le centre névralgique de la ville, devant le palais de la mairie. « Nous sommes devant le centre symbolique de l'État. Nous voulons être centraux et visibles dans le débat politique, explique une porte-parole du mouvement. Nous demandons un changement réel. Nous sommes ici parce que nous sommes fatigués de payer de nos poches la crise causée par les banques. » Les révoltes dans les pays arabes et en Islande ont beaucoup influencé leur décision de descendre dans la rue. Comme les Egyptiens de la place Tahir, ils ne quittent pas la place la nuit. C'est un continuel va et vient de jeunes avec des sacs de couchage et des couvertures, qui apportent et échangent l'eau et la nourriture. Ils ont monté des tentes et des espaces pour discuter, se confronter et lever les pancartes. Cette protestation est aussi une fête.

 

Une autre démocratie existe

Un homme s'est rapproché d'eux pour leur offrir de l'argent. « Non merci », lui répondent-ils. Ce n'est pas cela qu’ils attendent de lui. Ensemble, ils ont formé une assemblée constituante afin que tous puissent participer pour construire « une société nouvelle qui passe au-dessus des intérêts économiques et politiques. » Ils aspirent à une révolution éthique, à un changement dans les consciences sociales. Ces personnes qui se sont réunies librement et volontairement ne représentent aucun parti politique, aucune association, aucun dieu. Ils sont unis par la seule volonté de changement. Parce qu'une autre démocratie existe.

« Compagnons, dit une voix portée par un mégaphone, nous écrivons l'histoire. Nous exerçons nos droits civils et politiques légitimes ». Des applaudissements nourris et les mains levées s'opposent à la police qui le 15 mai avait réagit avec violence et arrêtée 19 personnes. Maintenant, les policiers ne réagissent plus. Malgré l'interdiction des rassemblements à la Puerta del Sol par la commission électorale espagnole, car ils pourraient « influer sur la liberté du droit de vote des citoyens », la police peut seulement se limiter à l'observation de cette vague pacifique et apolitique. Ils ont décidé de rester coûte que coûte jusqu'au 22 mai, jour des élections municipales et régionales, des élections cruciales pour un gouvernement en difficulté et un président, José Luis Rodriguez Zapatero, qui annonçait il y a quelques mois qu'il ne se représenterait pas.

« Nous ne sommes pas contre le système, c'est le système qui est contre nous ! »

Pendant ce temps, Zapatero, qui s’est déplacé vendredi pour y tenir un discours, a décidé de changé de quartier général.L'Espagne traverse une phase de récession et subit des manœuvres économiques sensées mais austères et peu ambitieuses. Bref, elle n'arrive pas à se relever de la crise. Le chiffre le plus emblématique de cette paralysie est celui du taux de chômage, qui a dépassé le seuil des 20%. 5 millions d'Espagnols n'ont pas d'emploi. Alors qu'il s'agit de la plus instruite des générations. Quelques-unes des ses entreprises sont dans le top au niveau mondial, comme la Banque de Santander, Repsol, Telefónica. Le tourisme ne connaît pas la crise et est une source de devise importante pour les caisses de l’Etat et des communautés. Et puis, il suffit de se promener dans les rues de Madrid pour voir que les gens dépensent, les bars sont pleins, et pas seulement de touristes. « Alors, où va tout cet argent ? », se demandent-on à voix haute. Sur la place rebaptisée SOLución se trouve une banderole avec le drapeau de l'Égypte. Dessus, il est écrit « Oui à la fuite des politiciens, non à la fuite des cerveaux », « Democracia lucha diaria » (« démocratie lutte quotidienne »). Et à ceux qui les accusent d'être contre le système, ils répondent : « C’est le système qui est contre nous ».

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Pendant ce temps, dans les autres villes européennes, le virus du printemps espagnol est en train de se propager. Des manifestations et des flash mob se sont déroulés à Amsterdam, Bruxelles e Paris. Sur Facebook, des Italiens ont créé le groupe Democrazia Reale OraDémocratie réelle maintenant ») : ils demandent qu'en Italie aussi naisse une concentration spontanée sur les places principales, pour réclamer un changement politique et social. Une révolution européenne est-elle en train de naître, et avec elle une nouvelle génération européenne ? Aux places publiques et à leurs citoyens la tâche ardue de répondre. « Si vous ne nous laissez pas rêver, nous ne vous laisserons pas dormir », annonce une banderole. Rêves d'une nuit printanière, de Madrid aux ciels européens.

Photo : Une : (cc) Virginia García/flickr; texte : © Laura Fois