Politique

Dans les couloirs du Parlement européen de Strasbourg

Article publié le 29 juillet 2009
Article publié le 29 juillet 2009
Une semaine par mois, le Parlement européen déménage à Strasbourg pour légiférer. Ce petit monde s’agite dans tous les sens à l’intérieur du bâtiment Louise Weiss. Mais comment cela fonctionne-t-il dans la réalité ?

9 h 34. Seuls 30 sièges sur 785 sont occupés dans l’hémicycle Lowhem, au siège du Parlement européen à Strasbourg. Un débat animé sur le paquet Télécoms a lieu entre une poignée d’eurodéputés dans une salle quasi déserte. Il est question de sujets aussi fondamentaux que la liberté d’accès à Internet et les droits des citoyens, mais la salle est toujours vide.

D comme désert

« C’est la dernière semaine que l’on siège avant les élections, donc tout ce qui n’a pas été déjà voté doit être voté maintenant », explique Constantin Schäfer, un étudiant Erasmus de 24 ans originaire d’Allemagne et stagiaire dans l'équipe de l’eurodéputée Anja Weisgerber du groupe PPE-DE (groupe du Parti populaire européen et des Démocrates européens). L’activité du Parlement est répartie sur plusieurs semaines : les parlementaires travaillent d’abord en commissions pour préparer des propositions, puis en groupes pour en discuter, et la troisième semaine l’ensemble des bataillons des eurodéputés, des cuisiniers et des assistants déménagent à Strasbourg pour se réunir en assemblée plénière, débattre et voter. Mon étonnement n’en est que plus grand : mais où est passé tout le monde ?

(Soili Semkina)

« Chacun est dans son bureau en train de travailler. Il y a tellement de choses qui viennent de toutes parts. » Schäfer sait de quoi il parle. En tant que stagiaire, il travaille avec les assistants qui sont l’un des rouages de la machine européenne parlementaire. Chaque eurodéputé a entre deux et quatre assistants qui font pratiquement tout, sauf voter : ils effectuent des recherches complémentaires, rédigent les discours, répondent aux courriels voire, selon le degré d’autonomie de l’eurodéputé, prennent rendez-vous chez le coiffeur et organisent leur emploi du temps à leur place. Ils surveillent aussi ce qui se passe dans l’hémicycle : dans chaque bureau se trouve une télévision qui retransmet en direct et en continu la session en cours.

« Les eurodéputés n’ont pas le temps d’approfondir tous les sujets débattus au Parlement »

Pour les débats, les eurodéputés ne se déplacent que s’ils ont quelque chose en particulier à dire, sinon, c’est juste une perte de temps (de travail). C’est une réalité : la locomotive européenne roule tellement vite qu’il faut s’accrocher pour rester à bord. « Les eurodéputés n’ont pas le temps d’approfondir tous les sujets débattus au Parlement. Alors ils appellent leur parti pour savoir qu’elle est son opinion sur tel sujet ou discutent avec différents lobbyistes. La question est de savoir quel lobbyiste faut-il croire. » 

15 secondes pour prendre une décision

Pour parler la langue du Parlement européen, il faut être polyglotte. Grâce à la technologie moderne, je peux mettre mes écouteurs, les régler sur le canal audio de ma langue préférée et me délecter du monologue monotone des interprètes finlandais. On n’entend pas souvent cette langue dans l’UE, alors c’est un excellent prétexte pour engager la conversation avec un étranger avec qui on n’a rien d’autre en commun. Au Café des Fleurs, l’un des trois cafés du bâtiment Louise Weiss, j’entends un homme parler en finlandais au téléphone. Pasi Moisio, SKAL, Transports et Logistique finlandais, réussis-je à lire sur sa carte de visite qu’il me tend promptement : j’en déduis qu’il doit être lobbyiste. Il m’offre une tasse de café mais commande du vin pour lui. Il n’est pas encore midi.

(Soili Semkina)

« On vote aujourd’hui », me dit-il avec un sourire. Il est effectivement lobbyiste ; il est venu pour le vote sur « l’aménagement du temps de travail des personnes exécutant des activités de transport routier. Ce vote figure à l’ordre du jour depuis 11 ans maintenant », me précise Moisio, tandis qu’il jette un regard nerveux autour de lui comme s’il cherchait quelqu’un. Il n’a même pas fini son verre qu’il s’en va pour assister à la séance de vote prévue pour midi.

(Soili Semkina)11 h 56. La salle Lowhem commence à se remplir lentement, c’est la première fois que je vois autant d’affluence dans l’hémicycle désormais plein. Cela peut prendre énormément de temps pour certains sujets avant qu’ils n’entrent dans la phase législative mais le vote en cours ne dure pas plus de 15 secondes. Des mains se lèvent ou se baissent de manière très coordonnée et prédéterminée. On ne croit pas si bien dire : aux premières rangées de chaque formation politique est assis un eurodéputé qui, avec son pouce levé ou baissé indique aux autres comment voter. En 45 minutes, la pièce est finie, les propositions sont soit « votées », soit « rejetées » et les eurodéputés disparaissent plus vite qu’ils n’étaient arrivés. 

Le Parlement qui ne dort jamais

(Soili Semkina)La journée arrive à son terme. Le flot incessant de touristes allemands venus en pèlerinage et se rendant d’un sanctuaire à l’autre – le bâtiment miniature du Parlement européen, la rangée des drapeaux des pays membres et la boutique de souvenirs du PE – est finalement reparti. Les débats se poursuivent jusqu’à minuit, mais sont de moindre importance, me dit-on, et concernent des sujets comme le rosé, les pratiques œnologiques, le processus démocratique en Turquie, et la révision globale des règles de procédure.

Pourtant, on est loin d’avoir tout dit. Des lobbyistes amis des phoques assiègent chaque bureau du Parlement en brandissant des photos de gentils bébés phoques, et inondent les boîtes de messagerie de centaines de courriels exhortant les eurodéputés à voter pour l’interdiction de produits dérivés du phoque. Cela exaspère les assistants qui ouvrent leurs boîtes avec 600 nouveaux messages. Sans parler d’un certain sentiment de nostalgie au Parlement lors de la dernière session pour de nombreux eurodéputés en fin de mandat. La machine du Parlement est néanmoins sur le point de repartir avec toujours autant de vitesse et d’énergie. Comme le journaliste français Jean Quatremer l’a fait remarquer : « Si vous partez en vacances pendant trois semaines, la réalité a déjà changé. »