Politique

Catherine Ashton, Ashford ou Ashley?

Article publié le 7 mai 2010
Article publié le 7 mai 2010
Bon, d'accord, Catherine Ashton s’est rendue à Haïti six semaines après le cyclone qui a dévasté l’île, elle a manqué une conférence ministérielle, elle n’est pas David Miliband... Et elle ne parle même pas français ! Mais le pire n'est-il pas que personne ne se souvienne du nom du premier Haut représentant de la diplomatie européenne ?

C’est un peu la maladie européenne. Au Royaume-Uni, un article du Times sur les « Cent premiers jours au pouvoir » de Lady Ashton a souligné qu’une des spectatrices de l’émission Question Time de la BBC avait appelé la baronne « Ashcrofttable ronde européenne animée par cafebabel.com lors du Festival international du journalisme de Pérouse le 24 avril, les interprètes italien-français-anglais l’ont tour à tour appelée « Ashford » et « Ashley ». Le danger est cependant qu’on oublie aujourd’hui complètement son nom. La vague de froid des élections britanniques pourrait atteindre jusqu’au poste de la Haute représentante. Le 3 mai, la Commission européenne (dont C. Ashton, 54 ans, est également vice-présidente), a été contrainte de démentir qu’elle démissionnerait de son poste dans les quelques mois à venir.

Ashton : « la solution de facilité »

Table ronde autour de l'Europe, ses médias, sa diplomatie extérieure commune, du moins sa tentativeBruno Waterfield, le journaliste du Daily Telegraphqui a le premier fait courir la rumeur le 30 avril, était l’invité de cette table ronde avec ses collègues, correspondants à Bruxelles, Jean Quatremer et Marco Zatterin. C’est le journaliste de La Stampa Marco Zatterin qui a ouvert le feu en déclarant: « L’UE est puissante mais il faut encore assembler les morceaux […]. Lorsqu’il s’est agi de choisi les représentants de l’Europe, hum… première erreur ». Les autres médias italiens de tendance libérale (comme Il Sole de 24 Ore) ne disent pas autre chose. Ils auraient semble-t-il aimé des nominations plus « glamour». Et il ajoute « Le choix s’est porté sur des personnes manquant de charisme : Mrs "Ashley" et [le président du Conseil européen] M. Van Rompuy, une personnalité assez terne ». Il est vrai que la création du poste de C. Ashton a été entérinée lors de l’entrée en vigueur du Traité de Lisbonne par « nos » 27 gouvernements de l’UE à l’été 2009. Mais Bruno Waterfield critique le « secret » qui a entouré les nominations à ces deux nouvelles institutions et, pour parler de C. Ashton, emploie le terme de « solution de facilité »: « L’actuel ministre britannique des affaires étrangères, David Milliband, une personnalité populaire et charismatique, devait avoir le poste, avance le journaliste. Il a décidé de ne pas le prendre car le gouvernement travailliste manquait de bras. C. Ashton avait été tirée de la présidence d’une haute autorité régionale de santé pour faire basculer les votes à la Chambre des Lords. Elle était presque la dernière personne disponible, ce qui montre le peu d’attentes que l’élite européenne nourrissait pour le projet ».

Le journaliste français Jean Quatremer du quotidien de gauche Libération trouve de son côté une explication logique à sa nomination : « Qui aurait voulu de poids lourds comme candidats ?, argumente-t-il. Le président français Nicolas Sarkozy souhaite toujours représenter la France, il ne veut pas se faire représenter par quelqu’un de Bruxelles. Et c’est valable pour ses homologues. Bruxelles a dû prouver que sa politique étrangère est différente des politiques étrangères nationales, ce qui tenait fortement à cœur aux Britanniques et aux Français ». Désigner ainsi la France et le Royaume-Uni comme les diplomaties les plus puissantes d’Europe donne l’impression que seul un responsable d’un des deux pays pouvait mener la politique étrangère européenne. Jean Quatremer suppose que « ce qui choque », c’est-à-dire la désignation d’un non-élu, n’a rien d’extraordinaire pour les Français: « Nous avons quantité d’hommes politiques qui n’ont jamais été soumis au jugement des urnes, Villepin par exemple !, s’exclame-t-il. La question n’est donc pas de savoir si C. Ashton est ou non le bon choix. Il s’agit de savoir avec qui elle travaille et quel est son entourage ». Bruno Waterfield est d’accord avec le journaliste français, mais jusqu’à un certain point: « Pour les Français et les Britanniques, diplomatie est synonyme de realpolitik, avec les formes désagréables du colonialisme¨, avance-t-il. Voulons-nous qu’elle repose sur des idéaux et des valeurs ? ».

Les premiers résultats de C. Ashton

Quel que soit le sort que Bruxelles réserve à la diplomatie européenne, qu’a donc fait C. Ashton ces cinq derniers mois, à part jeter les bases d’un service diplomatique encore au stade de l’imaginaire ?Pas de voyage en urgence à Haïti, victime d’un séisme catastrophique deux semaines après sa nomination. Son voyage sur les lieux de la catastrophe n’est intervenu que six semaines plus tard. En février, elle a salué le déroulement « transparent et honnête » des élections ukrainiennes. En visite dans les Balkans, et plus particulièrement en Serbie et au Kosovo où les tensions sont toujours vives, elle a menacé de ne pas assister au sommet du 2 juin entre l’Union européenne et les Balkans occidentaux. Elle a aussi suscité la réprobation des « costumes-cravates » de Bruxelles en n’assistant pas à la première réunion des ministres de la défense. Mars a marqué les Cent Jours de l’observation de C. Ashton par les médias européens. El País, le quotidien espagnol, dans un éditorial intitulé « Inquiétante Ashton », s’est déclaré peu impressionné, et un certain nombre de journaux britanniques hésitent entre apologie et apoplexie. Les Suédois ont salué l’intégration par C. Ashton de davantage de politique de développement dans la politique étrangère européenne. En avril, la première réunion qu’elle a organisée avec les ministres de la défense a porté ses fruits : les soldats en poste en Afghanistan auront accès à un laboratoire de médecine légale sur le terrain. Dernièrement, elle s’est rendue en Chine où elle a plaidé pour des sanctions internationales contre l’Iran.

Ainsi de suite. Et donc, qu’est-ce qui nous gêne réellement ? Le fait que Catherine Ashton représente un nouveau type d’ « homme » politique ? Qu’elle puisse véritablement être présidente et responsable de la politique étrangère et de la sécurité de millions de personnes pour 328 000 livres par an ? Jean Quatremer va plus loin et estime que nous nous trompons de débat. Voilà un ensemble de pays qui, lorsque les pendules sonneront minuit le 8 mai 2010, pourront célébrer 60 ans de vie commune. Trop tard, ou trop tôt, pour se laisser guider par la providence… Quel que soit le nom qu'on lui attribut.

Photos : ©European Parliament/Flickr; ©cafebabel.com; ©Nabeelah Shabbir/ video Ashton en Haïti ©EUXTV/ Youtube