Politique

Bronislaw Geremek : « Je suis prêt à payer le prix de mes actes »

Article publié le 3 mai 2007
Ancien chef de la diplomatie polonaise et figure de la dissidence, Bronislaw Geremek, 75 ans, refuse de se soumettre à une nouvelle loi sur la décommunisation, largement critiquée au sein de l’UE.

Le scandale provoqué par l’affaire Geremekenfle au sein de l’Union européenne. L’eurodéputé polonais refuse de se conformer à la nouvelle loi de 'lustration' relative au processus de décommunisation de la Pologne. La nouvelle disposition, mise en place gouvernement Kaczynski, renforce un texte de 1997 qui obligent les hauts fonctionnaires et d'autres corps de métier à déclarer s'ils ont collaboré avec la police politique communiste. La Commision électorale nationale condamne à la perte de tout mandat public ceux qui refusent de procéder à une telle déclaration.

De nombreuses personnalités qui se sont déjà prononcées sur leur passé ont reçu une circulaire officielle exigeant qu'ils recommencent. Parmi celles-ci, on compte le Premier ministre de la Pologne démocratique, Tadeusz Mazowiecki et le professeur Geremek. Certains affirment qu'on ne peut pas choisir de respecter les lois alors que d'autres saluent la décisison de Geremek comme un acte de désobéissance civile certes théâtral, mais nécessaire.

Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez reçu la lettre de la Commission électorale nationale ?

Je me suis d’abord senti aigri. J'ai reçu une lettre de la Commission électorale nationale qui ressemblait fortement à celle m'informant que ma demande de passeport avait été refusée, à l’époque de la Pologne communiste. Dans ce document, on m'informait que mon refus de me plier à la nouvelle loi allait automatiquement mener à l'invalidation de mon mandat d’eurodéputé. J'ai aussi reçu un message du président de cette Commission dans laquelle il déclare qu'il est de sa reponsabilité de m'informer qu'un tel processus était en cours.

Lorsque j'ai signé une première déclaration au sujet de ma non collaboration avec les services secrets communistes [au début des années 90 juste après la chute de l’ex-URSS], le contexte politique était différent. Les électeurs devaient prendre leur décision en connaissance de cause puisque je me présentais à un poste public.

Et à l’heure actuelle le choix de plusieurs milliers d'électeurs devrait être annulé, non pas parce que j’aurais collaboré avec les services secrets communistes mais parce que je n'ai pas rempli le formulaire prouvant que ce n'était pas le cas. C'est inacceptable. Je me sens profondément déçu parce que la Pologne est un pays libre. Nous ne pouvons pas tenir les autres responsables de nos problèmes. Une loi injuste a été créée par une institution démocratique : ma voix s’élève donc afin de défendre certaines règles. Un fonctionnaire ne peut pas annuler le vote de 120 000 personnes.

Que pensez-vous du fait que de nombreuses personnalités politiques se rangent de votre côté ? Votre situation a été médiatisée dans plus de 70 journaux européens

Je voudrais y voir l'expression d'un support et d'une confiance à l’égard de la Pologne. Ce n'est pas de la provocation. C'est très gentil, mais je préfèrerais que mon propre pays se rende compte que cette nouvelle loi est injuste et qu’il n’ait pas besoin de l’aide de ses voisins pour en prendre conscience. Nous sommes un pays démocratique, nous devrions être capable d'annuler cette loi nous-mêmes. J'espère que les autorités publiques vont bientôt reprendre leurs esprits.

Je reçois de nombreuses déclarations de soutien de la part de plusieurs gouvernements européens et de leurs plus hauts représentants. Hans-Gert Poettering [le président du Parlement européen] a dit qu'il était impératif que je reste membre du Parlement européen. L’institution européenne a l’intention de délibérer pour voir si la décision du gouvernement polonais est ou non un signe de persécution politique, contre laquelle l'immunité parlementaire me protège. Je ne voudrais pas que cette situation soit perçue comme une affaire personnelle mais plutôt que l'on réalise que la Pologne est un membre important de la communauté européenne et que l'UE est une famille de pays qui l'ont rejointe.

Que pensez-vous des mots employés par Daniel Cohn-Bendit qui a accusé le gouvernement polonais d’agir de manière «stalinistes ou fascistes » ?

Ce que dit M. Cohn-Bendit relève de sa propre responsabilité. C'est un homme célèbre et il est connu pour utiliser un langage incitant à penser que ce qu'il décrit a l'air plus grave que la réalité. Je pense que la comparaison à laquelle il recourre pour décrire la Pologne ne peut être utilisée à propos du gouvernement actuel qui, s’il ne fait pas l’unanimité, a néanmoins été élu démocratiquement. Je pense aussi que ce gouvernement choisi par le peuple sera renouvelé lors des prochaines élections.

Comment pensez-vous que la situation va évoluer ?

 Depuis le début de cette affaire, je suis conscient du risque de perdre mon mandat d’eurodéputé. Lorsque je fais un choix, je prends en compte toutes les conséquences qu'il suppose. Je suis prêt à en payer le prix. Il existe de nombreux scénarios et tout repose entre les mains des autorités polonaises. Elles peuvent déclarer que mon mandat a automatiquement été annulé en raison de la nouvelle législation. Cela serait paradoxal puisque ce qu'on sanctionne ici par la plus lourde punition prévue, ce n'est pas ma collaboration effective avec les services secrets communistes mais mon refus de remplir un bout de papier.Il a un abus de culture législative.

Le président du Parlement européen a déclaré que s'il recevait un document des autorités polonaises, il demanderait au Conseil législatif parlementaire ainsi qu'aux députés de se prononcer à son sujet. Dans ce cas, on assisterait à un conflit qui pourrait avoir des conséquences négatives pour la Pologne. Le conflit entre le gouvernement de la République polonaise et le Parlement européen devrait être résolu par le Conseil de l'Europe ou par la Cour Européenne de Justice. Il n'y a aucun cas de jurisprudence dans l'histoire de l’hémicyle de Strasbourg, la seule chose à faire est donc d'attendre.