Politique

Brandy arménien Ararat : le nectar des brutes

Article publié le 16 février 2011
Article publié le 16 février 2011
Prenez un champion d'Europe et du monde de bras de fer, une pincée de tradition industrielle du 19ème siècle, une anecdote avec Staline et Churchill, remuez le tout et boom ! L'histoire de la deuxième plus importante usine de brandy d'Arménie, savoureuse et à consommer sur place.

« Je suis le directeur marketing ici », dit un homme à l'accent prononcé qui utilise ses clés de voiture pour retirer la cire de ses oreilles. Le soleil ruissèle sur le sol de la fabrique de brandy, de vin et de vodka Yerevan, l'homme louche à travers ses rayons et semble heureux. Quiconque travaille ici ne peut qu'être heureux. Même si les 300 employés de l'entreprise de brandy Ararat Yerevan sont tenus par une main de fer - au sens littéral du terme.

Gagik Tsarukyan, champion du monde de bras de fer et multimillionnaire

En 1996, Gagik Tsarukyan a vraiment montré toute l'ampleur de sa force en remportant le championnat du monde de bras de fer. Deux ans plus tard il était couronné champion d'Europe de bras de fer, puis de champion il devient député, membre du ministère de la Sécurité Nationale et de la Défense, avant de siéger au comité national olympique. Gagik Tsarukyan a un corps de géant, c'est un hulk arménien en chaussures de crocodile. Il a peut-être chassé la matière première de ses propres mains. Mais tout cela n'est peut-être qu'une fantaisie, car il ne se pointe jamais. Une ambiance de travail silencieuse règne à Yerevan en ce dimanche. Gagik Tsarukyan n'est pas là aujourd'hui ; pas de poignée de main avec l'homme qui détient la société de brandy, de vin et de vodka Yerevan, dont l'empire « Multi Group Concern » s'étend du laboratoire pharmaceutique Yerevan à une entreprise de ciment, et qui détient le record de présence au parlement arménien, dont le zoo privé contient des ours, des tigres et des lions et qui, en 2003, a été suspecté d'avoir pris part à un attentat à la bombe contre un journaliste.

Déguster le brandy à la Churchill

« Remuez légèrement le verre pour commencer, explique Mara Gevorgjan. Penchez-le légèrement pour voir combien de gouttes tombent – cela vous aide à deviner l'âge du brandy », précise-t-elle. Le brandy est bu à température ambiante, sans glaçons ni olive ou citron. Vous le sirotez avec un fruit, du chocolat, du café et un cigare. Ce dernier étant absent, elle rempli le vide avec une anecdote. On dit qu'à la conférence de Yalta, Staline a négocié avec Churchill avec du brandy alors soviétique. Un mois plus tard, le leader britannique en aurait commandé une caisse. Gevorgjan a probablement raconté le reste de l'histoire une centaine de fois. Un jour Churchill s'est plaint du goût frelaté du brandy, le directeur technique Markar Sedrakjan avait alors fait escale en Sibérie, mais pas par sa propre démarche. « Staline a immédiatement libéré Sedrakjan et lui a rendu sa carte de membre du parti – et Churchill a pu continuer à boire son brandy tous les jours. »

La tradition du brandy arménien remonte à la seconde moitié du dix-neuvième siècle, quand le marchand Nerses Tairyan a mis la main sur une forteresse perse qui avait été détruite dans un tremblement de terre. En 1877il a débuté la production industrielle de vin, puis dix ans plus tard, il s'est mis au cognac. En 1898, il a loué l'usine à la société de liqueurs russes Schustow et Fils. Un an plus tard ils l'ont racheté pour 50. 000 roubles. La légende est née.

Le musée du brandy

Après la chutede l'Union Soviétique et des années 1990 désastreuses, qui ont vu une guerre éclater contre l'Azerbaijan (terminée en 1994), la fermeture des frontières avec la Turquie et une nation appauvrie, l'entreprise de brandy était dans un piteux état. Tsarukyan l'a remise sur pied en rénovant le bâtiment et en y construisant un musée. L'ouverture officielle en novembre 2004 l'a montré souriant en compagnie du deuxième président d'Arménie, Robert Kotscharyan. Cela ne dérange sûrement pas Tsarukyan que le business du brandy soit le deuxième du pays, traîné par le succès insolent de sa Yerevan Brandy Company, qui a multiplié par cinq sa production du nectar si demandé. Successeur de la société Schustow, elle a été dirigée par le groupe français Pernod Ricard depuis 1998. Dans tous les cas, le père de six enfants âgé de 54 ans se fait 150 millions de dollars par an, ce qui le positionne parmi les cinq entrepreneurs les mieux dotés du pays.

 La visite de l'usine touche à sa fin. Le directeur marketing auto-proclamé n'est toujours pas dans les parages. Les pensées chargées de brandy, mes yeux ratissent la distance qui me sépare du Mont Ararat, qui pointe à l'horizon avec ses quelques 5.000 mètres de haut. Soudain, une citation célèbre de Maxime Gorky me revient à l'esprit : « Il est plus simple de grimper le Mont Ararat que de sortir des caves à vin d'Ararat », s'emballait l'écrivain russe. Quiconque est passé par ici sait ce dont il parlait.

Photos: ©SG