Politique

Biélorussie : « Une véritable partie de chasse politique »

Article publié le 7 avril 2017
Article publié le 7 avril 2017

Après des années d'absence de mobilisation, le climat d'appauvrissement social se fait davantage ressentir ces derniers mois en Biélorussie. Le 25 mars dernier, l'une des plus importantes manifestations jamais organisée a conduit à l'arrestation arbitraire de centaines de personnes. Le pays est-il condamné à la dictature de son régime ?  Réponse avec de jeunes manifestants.

Le 25 mars dernier, une manifestation organisée à Minsk et non autorisée par les autorités s'est vu interrompre par le bruit retentissant des boucliers des forces antiémeutes qui bloquaient les artères principales de la ville. La riposte violente et massive des autorités a commencé plusieurs heures auparavant et s'est soldée par l'arrestation de presque 700 personnes.

Bien que réprimée, les organisateurs ont fait coïncider cette manifestation avec la Journée de la liberté : fête non officielle qui a marqué la naissance de la République populaire biélorusse, le 25 mars 1918. Cette célébration est organisée chaque année par les opposants politiques au régime d'Alexandre Loukachenko, actuel président de la Biélorussie, accusé de fraude électorale à de nombreuses reprises mais aussi de gouverner avec une main de fer sur le pays depuis 1994, ce qui lui confère le surnom de « dernier dictateur de l'Europe ». Mais que réclament ces manifestations ?

Le dictateur contre les « parasites »

L'origine des protestations est à chercher dans l'accumulation de mesures impopulaires prises par le gouvernement, notamment la « loi contre les parasites sociaux », qui a tout de même provoqué un sursaut revendicatif, au sein même des partisans de Loukachenko. Adoptée en avril 2015, cette loi instaure un impôt social qui avoisine les 220 euros et qui doit être payé par les personnes qui travaillent moins de six mois à l'année et qui, par conséquent, ne participent pas au financement de l'État.

Sous l'égide du Tribunal Constitutionnel, cet impôt a été conçu simultanément aux prémisses de la lutte contre le travail au noir, bien que les critiques le déclarent anticonstitutionnel et le qualifient de miroir de l'augmentation du taux de chômage et de l'incapacité constante de l'État à mettre en place un système d'impôt. Par ailleurs, les critiques dénoncent la stigmatisation envers les chômeurs et le manque d'intérêt suscité pour les conditions sociales des femmes enceintes, des handicapés, des étudiants récemment diplômées ou en fin de formation, des personnes qui consacrent leur temps à prendre soin d'un proche malade ou encore des actifs dont la perspective d'un emploi est minime dans leur secteur et qui se retrouvent contraints d'enchaîner des contrats à durée déterminée.

En parallèle, une erreur d'inclusion dans le calcul de l'impôt a été détectée pour les personnes en situation de détresse, les résidents permanents à l'étranger ou les personnes déjà décédées. La loi ne sera ainsi plus appliquée jusqu'au mois d'octobre de cette année. Mais aussi impopulaire soit-elle, les autorités assurent que la loi ne sera pas abrogée. À la fin de l'année 2016, sur les 470 000 personnes qui devaient payer cet impôt, seules 50 000 s'en sont réellement acquité.

« Depuis plusieurs semaines, nous assistons, de la part des forces de sécurité, à une véritable partie de chasse politique secrète à l'encontre des activistes, aujourd'hui transformée en un acte de violence contre la classe ouvrière », raconte, par téléphone, un reporter photo témoin de la répression policière, qui préfère garder l'anonymat. « Je n'avais jamais vu autant de forces de polices à Minsk, pas même lors des manifestations de 2010. »

La Biélorussie est mondialement connue pour ses tours de force en termes de répression contre les manifestations pacifiques et de restriction au droit de réunion. Les manifestations les plus importantes ont eu lieu en décembre 2010 et au printemps 2011. La première dénonçait la fraude répétée lors des élections présidentielles qui ont permis à Loukachenko de rester au pouvoir. Les exactions du régime biélorusses ont été dénoncées par des observateurs internationaux tels que les Nations unies ou les ONG travaillant à la défense des droits de l'homme. La manifestation de décembre 2010 a conduit à l'arrestation de 700 citoyens. Parmi eux : des opposants politiques accusés de provoquer des troubles. La seconde, à caractère économique, invitait chaque mercredi la population à se joindre à des marches silencieuses - rythmées parfois au son d'applaudissements - sans slogans ni pancartes. Ces deux types de manifestation ont malheureusement abouti à une augmentation du nombre de détenus politiques.

De cette façon, l'absence de rassemblements a conduit la population biélorusse à osciller entre pacifisme et patience. Une situation que le gouvernement biélorusse a su exploiter pour mettre en avant une atmosphère de stabilité et, ainsi, se positionner comme un acteur de poids dans la résolution du conflit interne en Ukraine, pays voisin de la Biélorussie. Cette idée semble toutefois avoir fait son temps, ce qui n'a pas empêché Loukachenko de remporter une nouvelle fois les élections présidentielles d'octobre 2015. Cependant, dans le contexte actuel de crise économique que connaît le pays, érodé par les faibles salaires et l'augmentation des prix, les révoltes ont non seulement fait descendre la population dans la rue mais aussi encouragé celle-ci à extérioriser le sentiment de manque de confiance envers le régime.

« Le gouvernement a été incapable de prévoir cette contre-offensive. Il pensait que tous allaient se soumettre à la nouvelle loi », assure Sacha*, défenseur des droits de l'homme dans le domaine juridique qui habite à Minsk. « La principale différence avec les manifestations de 2010 et 2011 se trouve dans le climat actuel car la manifestation du 25 mars rassemblait enjeux économiques et politiques. »

L'organisation des droits de l'homme Viasna a enregistré, depuis le 3 mars dernier, 350 arrestations et estime qu'environ 700 autres ont eu lieu dans la seule journée du 25 mars. Les mineurs et les personnes les plus âgées ont été relâchés quelques heures plus tard. Dans d'autres régions du pays comme Brest ou Biaroza, des dizaines de personnes ont été emprisonnées, parmi lesquelles des leaders de l'opposition et des défenseurs des droits de l'homme. La Biélorussie a pour habitude de se retrouver dans le bas du classement européen en matière de droits de l'homme. Selon Amnesty International, « d'importantes restrictions au droit à la liberté d'expression, d'association et de réunion ont continué à s'appliquer. Le gouvernement refuse toujours de coopérer avec le rapporteur spécial de l'ONU au sujet de la situation des droits de l'homme en Biélorussie. Au moins quatre personnes ont été exécutées et quatre autres ont été condamnées à mort ».

Selon les estimations, dix journalistes ont été arrêtés de force sans la moindre explication et certains d'entre eux ont été libérés quelques heures plus tard. Front Line Defenders dénonce le fait que 58 observateurs d'organisations de défense des droits de l'homme ont été retenus prisonniés au siège de l'organisation Viasna. De plus, Vladimir Nekliayev, leader de l'opposition biélorusse a été arrêté en amont de la manifestation pour empêcher sa participation. Le jour suivant, 24 autres personnes ont de nouveau été arrêtées lors d'un petit rassemblement en soutien aux personnes arrêtées le samedi précédent.

« L'avenir est incertain quant aux arrestations et aux relations avec les pays voisins », ajoute Sacha. Au cours des vingt dernières années, le gouvernement biélorusse, centrée sur la figure de Loukachenko, a ajusté ses politiques entre le bon vouloir de l'Union européenne, qui a condamné la répression samedi 25 mars dans un communiqué de presse, et l'alliance économique et militaire avec la Russie. « Suite à plusieurs gestes consentis et à la libération de prisonniers politiques en 2016, le gouvernement biélorusse et l'Union européenne ont vendu l'image d'ouverture et de démocratisation du pays, mais les organisations des droits de l'homme assurent que rien n'a changé depuis 2011 », continue Sacha. La date du 25 mars coïncidait également avec le 60ème anniversaire de la naissance de l'Union européenne. De son côté, la police russe a procédé, le week-end dernier, à des arrestations de manifestants contre la corruption répandue dans tout le pays. L'effet papillon ?

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*Le prénom a été changé.