Politique

Berlin : une communiste italienne au Bundestag

Article publié le 22 juillet 2014
Article publié le 22 juillet 2014

Née en Tos­cane, Paola Gia­culli était déjà une ac­ti­viste com­mu­niste ita­lienne dès l’âge de 15 ans. De­puis, cet ani­mal po­li­tique a migré vers le Bun­des­tag, où elle se bat contre l’His­toire, le ca­pi­ta­lisme et An­gela Mer­kel, au nom du parti d’ex­trême-gauche, Die Linke. Elle a éga­le­ment fait son en­trée au Par­le­ment Eu­ro­péen. Je l’ai ren­con­trée à Ber­lin…

Je fais la connais­sance de Paolo Gia­culli au Die Eins Café, au coin du Bun­des­tag. Les al­côves de la rue abritent d’étranges sculp­tures, une touche fri­vole qui contraste avec les gros­sières tables noires à l’as­pect teu­to­nique, tran­chantes et brillantes. Paola Gia­culli ar­rive et nous nous re­con­nais­sons mu­tuel­le­ment, bien que nous ne nous soyons ja­mais vu au­pa­ra­vant. Sans doute nous sommes-nous ima­gi­nés à tra­vers nos échanges de mails. Ou peut-être m’a-t-elle re­connu par dé­faut – j’étais la seule per­sonne pré­sente dans le café.

Paola Gi­ac­ulli est une com­mu­niste ita­lienne au Bun­des­tag. Ce­pen­dant, j'ai da­van­tage envie de sa­voir ce qu'une com­mu­niste ita­lienne fait de son temps lors­qu'elle ne se trouve pas dans l'en­ceinte du Par­le­ment al­le­mand. Un si­lence puis… Gia­culli glousse. « C’est une ques­tion dif­fi­cile parce que je suis un ani­mal po­li­tique. » Oh Sei­gneur. Elle rit, mais ne plai­sante pas. Le rire se trans­forme ra­pi­de­ment en zèle. « Je suis née avec cette sorte de pas­sion. Une pas­sion qui me pousse à lut­ter contre toute forme d’in­jus­tice. »  

PRI­SON­NIERS DE L'HIS­TOIRE

Die Linke est né sur les cendres du Parti Com­mu­niste de l’Al­le­magne de l’Est, qui di­ri­gea la RDA entre 1949 et 1989. Il s’agis­sait du troi­sième parti lors des élec­tions par­le­men­taires de 2013, avec 8,6% des suf­frages. Les ves­tiges du passé di­visé de l’Al­le­magne sont épar­pillés dans la ca­pi­tale – à tra­vers la fe­nêtre je peux ainsi voir le Pont Mar­schallbrücke, que les Nazis ont dé­truit pour ar­rê­ter l’avan­cée de l’Ar­mée Rouge. De la même façon, un ré­sidu de ran­cœur his­to­rique s’ac­croche en­core aux pro­cé­dures du Bun­des­tag. « Par­fois, j’ai l’im­pres­sion qu’au Bun­des­tag, nous sommes en­core coin­cés dans les an­nées 50, en pleine Guerre Froide », dit-elle amè­re­ment. La faute, selon elle, à l’Union Chré­tienne-Dé­mo­crate d’An­gela Mer­kel, rap­pe­lant avec in­di­gna­tion com­ment elle a été ac­cu­sée d’être une cri­mi­nelle sta­li­niste. « Vous de­vrez y faire face jus­qu’à ce que ces gens meurent », rit-elle de façon mor­bide.   

Bien que le vote des se­niors en fa­veur de Die Linke soit par­ti­cu­liè­re­ment fort chez les nos­tal­giques de l’Al­le­magne de l’Est, le parti n’est pas ana­chro­nique pour au­tant. Gia­culli dé­fi­nit Die Linke à l'aide de quelques mots bran­chés – ou­ver­ture, fraî­cheur, culture, fes­ti­vals – une rhé­to­rique confir­mée par mes ren­contres for­tuites avec le parti à Ber­lin. J’ai no­tam­ment ren­con­tré un groupe de re­pré­sen­tants de Die Linke de­vant le mi­nis­tère de la Fa­mille ap­plau­dis­sant la mon­tée du dra­peau arc-en-ciel au-des­sus du bâtiment pour la pre­mière fois. Quelques jours plus tard, j’ai vu un dra­peau Die Linke flot­tant au-des­sus de torses et de fesses en mou­ve­ment lors de la Gay Pride. Les membres étaient mé­lan­gés parmi la foule, par­lant po­li­tique sur fond de techno.

L’im­mi­gra­tion est un ali­ment de base dans le ré­gime ali­men­taire de n’im­porte quel ani­mal po­li­tique eu­ro­péen, qu’il soit de gauche ou de droite et Paola Gia­culli ne fait pas ex­cep­tion à la règle. En Eu­rope, pen­dant des an­nées, nos oreilles ont été usées par les dis­cours anti-im­mi­gration – le « tou­risme so­cial » de Mer­kel et Ca­me­ron, l’is­la­mo­pho­bie de Le Pen, les at­taques ré­gu­lières de l’UKIP (Parti pour l’In­dé­pen­dance du Royaume-Uni, ndlr) en­vers les pays d’Eu­rope de l’Est. Même les par­tis « pro-im­mi­gra­tion » évoquent le pro­blème en des termes pu­re­ment pra­tiques, ré­dui­sant le débat à des al­ter­ca­tions sur les im­pôts et les pres­ta­tions so­ciales. Les idées uto­piques de Paola Gia­culli prêtent au débat une vi­ta­lité ra­fraî­chis­sante.

« Je ne crois pas à un monde di­visé par des fron­tières », dit-elle sin­cè­re­ment. Au lieu de s’at­tar­der sur nos pe­tites pré­oc­cu­pa­tions liées à l’im­mi­gra­tion, Gia­culli af­firme qu’elle est da­van­tage pré­oc­cu­pée par les pro­blèmes qui poussent à par­tir : fuir « la guerre, la fa­mine, la tor­ture ». Elle sou­tient que tous les Eu­ro­péens de­vraient bé­né­fi­cier d’un pas­se­port unique. Ce sens de l’uni­ver­sa­lisme et du trans-na­tio­na­lisme ré­pond à l’une de mes ques­tions les plus pres­santes : pour­quoi une com­mu­niste ita­lienne tra­vaille-t-elle au Bun­des­tag ? « Je crois au pro­jet eu­ro­péen, ex­plique Gia­culli, alors peu im­porte où je tra­vaille ».  

Re­pre­nons ces mil­liards

Qu’en est-il du com­bat contre le ca­pi­ta­lisme, cette lé­gen­daire ba­taille du XXème siècle ré­ini­tia­li­sée par la Grande Dé­pres­sion ? La fer­veur so­cia­liste de Gia­culli est axée sur le Par­te­na­riat Trans­at­lan­tique de Com­merce et d’In­ves­tis­se­ment (vous en en­ten­drez bien­tôt par­ler, si ce n’est pas déjà le cas). « Mettre fin au TTIP est le plus grand défi de la nou­velle ère du ca­pi­ta­lisme », dit-elle ar­dem­ment. Elle clame que le pacte est une at­taque di­recte contre la dé­mo­cra­tie et me­nace les droits des tra­vailleurs, en lutte de­puis des dé­cen­nies.

En effet, Gia­culli relie la plu­part des in­jus­tices qui l’ir­ritent au ca­pi­ta­lisme. Pa­ci­fiste pas­sion­née, elle s’in­surge no­tam­ment contre le com­merce des armes. « Com­ment pou­vez-vous pro­duire des ins­tru­ments de mort ? C’est illo­gique et ter­rible ! » Elle crache éga­le­ment son venin contre un sys­tème qui paie les gens une bou­chée de pain pour fa­bri­quer des ob­jets de va­leur qu’ils ne pour­ront ja­mais ache­ter. Lan­çant une pe­tite pique à Fran­çois Hol­lande à pro­pos des grands dé­pen­siers de ce monde, elle af­firme : « Il y a trop de gens avec trop de mil­liards. Je veux leur prendre ces mil­liards ».

Mais plu­tôt que de chan­ger la façon dont le monde fonc­tionne, Gia­culli pense qu’il est né­ces­saire de ré­vo­lu­tion­ner la façon dont nous le vi­vons. Elle s'at­taque au fé­ti­chisme des mar­chan­dises et du ca­pi­tal, qui nous dupe en nous rendant dépendants de choses dont nous n’avons pas be­soin. Elle af­firme que les va­leurs ca­pi­ta­listes nous aveuglent quant à ce qui im­porte vrai­ment, créent des idéaux illu­soires et trans­forment les gens en ins­tru­ments, un clin d’œil à la théo­rie de l’alié­na­tion de Marx. « Vous n’avez pas be­soin de beau­coup pour vivre cor­rec­te­ment », dit-elle, res­sem­blant sans le vou­loir à Jésus Christ. Mais si Jésus était le pre­mier so­cia­liste, alors les dé­mo­crates « chré­tiens » d’An­gie Mer­kel sont du mau­vais côté du spectre. 

Alors que l’in­ter­view touche à sa fin, un grand écran blanc s’abaisse der­rière Gia­culli. Un pro­jec­teur bal­bu­tie dans un fais­ceau de lu­mière qui l’aveugle presque. Elle se tourne et dit, « Mexique – Ca­me­roun », avant de se lan­cer dans une his­toire au sujet de la Coupe du Monde. Il s’avère que Gia­culli a tra­vaillé lors de la Coupe du Monde de 1990, en Ita­lie, pen­dant deux ans, au ser­vice de presse in­ter­na­tio­nale. Bien que ce fût « assez amu­sant », sa pé­riode de tra­vail lui a dé­voilé le car­nage ca­pi­ta­liste. Dans sa bouche, les noms de Blat­ter et Ha­ve­lange (respectivement le président et l'ancien président de la FIFA, ndlr) ré­sonnent comme des in­sultes. « C’est une vé­ri­table mafia », ful­mine-t-elle. « Ça me dé­goûte. Ils ruinent tout. Le ca­pi­ta­lisme ruine tout. Il gâche notre plai­sir. »

CE REPORTAGE A ÉTÉ RÉALISÉ DANS LE CADRE DU PROJET « EUTOPIA – TIME TO VOTE » à berlin. NOS PARTENAIRES POUR CE PROJET SONT LA FONDATION HIPPOCRÈNE, LA COMMISSION EUROPÉENNE, LE MINISTÈRE FRANÇAIS DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES ET LA FONDATION EVENS. VOUS TROUVEREZ BIENTÔT TOUS LES ARTICLES SUR Berlin EN UNE DE NOTRE MAGAZINE.