Politique

Aux origines de la crise : l'Espagne dans sa bulle…immobilière

Article publié le 21 novembre 2011
Article publié le 21 novembre 2011
Chers voisins européens, j'ai le regret de vous annoncer que la crise de l'Espagne n'a « rien » à voir avec celle de vos pays. Car la nôtre ne trouve pas ses racines dans des problèmes structuraux (pas seulement, du moins) mais littéralement dans le ciment. Nous sommes un cas à part. Le rideau se lève pour vous présenter l'origine de nos maux : la « bulle immobilière ».

Il est difficile de situer précisément l'origine de la crise dans le temps. Il est cependant possible de remonter jusqu'aux années 60, quand l'Espagne franquiste s'employait à construire sur ses côtes les appartements dans lesquels les Suédoises passeraient leurs vacances, même si son apogée remonte aux années 90. Ce qui est certain, c'est qu'en 2008, l'Espagne s'est réveillée d'un coup et qu'elle a pris conscience des conséquences de cette « bulle immobilière » (protégée par des gouvernements de sensibilités différentes). En somme, tout allait bien jusqu'à ce que ça commence à sentir mauvais. Mais comment en sommes-nous arrivés là ?

1. Nous avons emprunté de l'argent et nous l'avons (mal) investi

"Halte aux expulsions"Notre livre de comptes se remplit d'informations et de chiffres auxquels nous ne comprenons rien. Nous nous adressons alors à Ricardo Vergés, professeur d'université en économie immobilière et consultant en statistique et en économie, pour bénéficier de ses lumières. Il nous renvoie à la phase de préparation de l'euro et à la convergence des différents taux d'intérêt avec la signature du traité de Maastricht, en 1992. « Certains pays comme l'Allemagne, la France et l'Autriche ont vu dans l'euro une occasion de faire des affaires » En simplifiant grossièrement, l'Allemagne a réussi, à partir de cette date, à fabriquer une grosse quantité d'argent et l'Espagne a été l'un des pays qui a contracté un « petit emprunt » auprès d'elle. Celui-ci se serait élevé, d'après Vergés, à plus de 800 milliards d'euros. Cependant, l'Espagne n'a pas investi cette somme dans la production (contrairement à l'Irlande, qui a créé son industrie technologique à cette époque), mais « elle l'a investie dans des logements dont elle n'avait pas besoin. » Mais alors, pourquoi ? « Rodrigo Rato, vice-président du gouvernement du Parti populaire et ministre de l'Économie et des Finances à l'époque, aurait dû conseiller d'investir cet argent dans l'industrie. Mais à la place, il a incité à poursuivre la construction de logements. »

2. La brique, ça va, ça vient

Apparaît alors une première bulle immobilière. Nous construisons comme des fous : des appartements, des pavillons, nous réalisons des travaux dans les secteurs public et privé. Les permis de construire se multiplient et nous faisons fi de la loi du sol (loi qui détermine les droits et les obligations des propriétaires de terrains en Espagne). A ce moment-là, nous autres Espagnols, habitués à vivre au-dessus de nos moyens, car « on se fiche, on paye par carte », n'avons pas voulu renoncer à acquérir une maison et encore moins une résidence secondaire. Et qui dit plus forte demande dit... explosion des prix. Pourquoi le gouvernement a-t-il donc laissé faire ? Selon Vergés, « parce qu'il pouvait de cette manière récupérer la TVA et l'impôt sur les sociétés et ainsi engager des travaux sans toucher à la dette publique. »

3. Quand je serai grand, je travaillerai dans le bâtiment

Tout semblait se dérouler à merveille. Il fallait construire et construire vite. Cela demandait beaucoup de main d'œuvre. Selon les informations du ministère du Développement espagnol, en 2005, 2.649.615 personnes travaillaient dans le bâtiment. Cependant, en 2008, ce secteur comptait déjà 600.000 personnes en moins dans un pays qui dénombrait 3 millions de chômeurs au total, en décembre de la même année, preuve que le bâtiment était en train de s'écrouler comme un château de cartes. Rien qu'entre 2005 et 2008, le nombre d'entreprises dans le domaine du bâtiment a baissé de 22 %. En outre, beaucoup ont décidé de faire sortir leurs bénéfices d'Espagne (ou autrement dit, bien bête celui qui ne pratique pas l'évasion fiscale) et plusieurs accords très suspects entre constructeurs et politiques ont vu le jour afin que les premiers obtiennent des permis de construire dans un pays où même la Maison royale ne parvenait à se débarrasser des soupçons de corruption qui pesaient sur elle.

Elles appartiennent, concrêtement, au groupe Francisco Hernando ("El Pocero").

4. Et par-dessus ça, la crise de 2008

Arrive alors la crise mondiale. Les hypothèques poubelle des États-Unis contaminent l'économie de l'Europe et l'Espagne, dotée d'un système bancaire public articulé autour de ce qu'on appelle les caisses d'épargne qui suffoquent. Nombre d'entre elles ne résistent pas et sont obligées de fusionner. Les banques se font également rappeler à l'ordre. Résultat, « aujourd'hui, tu demandes un emprunt et, d'emblée, on te répond non. » Non seulement les banques n'ont plus d'argent, mais elles en ont besoin. Ce sont elles qui te le demandent, raconte Vergés : « Nous pouvons vous vendre une batterie de cuisine, n'importe quoi, mais achetez-nous quelque chose. » Elles aussi ont emprunté de l'argent et maintenant, « elles payent entre 60 et 80 millions d'euros d'intérêt par jour aux banques créancières. »

5. Et maintenant ?

Rien qu'entre 2005 et 2008, le nombre d'entreprises dans le domaine du bâtiment a baissé de 22 %.

Cela fait des mois que l'Europe nous impose des devoirs dont nous essayons de nous acquitter, tant bien que mal. La semaine dernière, Libération disait que l'Espagne devait s'occuper de sa gigantesque dette privée. Autrement dit, nous voilà de nouveau face à la bulle immobilière. Les Espagnols ont emprunté beaucoup d'argent pour s'acheter des maisons ou en construire de nouvelles, accumulant ainsi une dette privée que personne ne peut désormais rembourser.

Par ailleurs, la dette publique de l'Espagne s'élève à plus de 700 milliards d'euros, ce qui représente 65,2 % de son PIB. D'après Vergés, « nous ne pouvons pas rembourser cet argent, c'est impossible. Alors que Merkozy [contraction de Merkel et de Sarkozy] veut que nous le remboursions. » Peut-être faudrait-il alors commencer par essayer de vendre les 687.523 logements neufs qui, en 2009, n'avaient toujours pas trouvé preneur. Et, pourquoi pas, offrir à Merkozy un confortable fauteuil pour le faire patienter.

Photos : Une (cc) Edu Barbero (poemas visuales)/ flickr;  (cc) Grupo Francisco Hernando/flickr; (cc)Antonio Marín Segovia/flickr;