Politique

Au Kosovo, sur les traces d'Hashim Thaçi

Article publié le 16 mars 2011
Article publié le 16 mars 2011
Au Kosovo, le Premier ministre nourri les imaginaires d'images contradictoires : politicien sérieux, ancien guérillero, parrain supposé d’une branche de la mafia locale … A son nom s’associent les blessures les plus profondes des Balkans. Cafebabel.com est donc allé le rencontrer sur ses propres terres.
D’un face à face houleux aux bars enfumés de Pristina, de la campagne kosovare à la province pro-serbe du pays, portrait sans concession de Hashim Thaçi.

Tout juste arrivé à Pristina, j’apprends qu’un cocktail réunissant des politiciens, ou quelque chose du genre, va avoir lieu au Grand Hôtel. J’accède à la salle de réception sans être contrôlé et tombe nez-à-nez avec un attroupement de types en costume-cravate, oreillette à l’oreille et coupe de champagne en main. L’un d’eux semble particulièrement bien habillé et hautain : c’est celui que je cherche, Hashim Thaçi, Premier ministre du Kosovo, ancien leader politique de la guérilla et, selon un membre du Conseil de l’Europe, ex-parrain d’un réseau de trafic d’organes et d’héroïne. Le photographe qui m’accompagne me donne un discret coup de coude : « Si tu as quelque chose à lui demander, c’est maintenant ou jamais ». Je me faufile donc dans un petit groupe d’invités en costume auxquels Thaçi sert les mains. Arrivé à la mienne, il s’arrête, la fixe du regard puis descend lentement à mes baskets avant de revenir à mon visage de latin mal rasé et rongé par le stress. Puis il fronce légèrement les sourcils, comme pour dire « mais qu'est-ce-que tu fous là toi ? »

 « Monsieur le Premier ministre, je travaille pour cafebabel.com et j’aimerais vous poser quelques questions ». « Des questions ? Quoi, maintenant ? » dit-il, surpris. « Non, non… » Il se tourne alors doucement vers une femme habillée en rouge, baisse un peu les paupières et hausse les sourcils tout en laissant échapper un bruit sourd avec la bouche, attitude typique d’un homme qui adore se savoir observé. Son visage en dit long sur son caractère : des yeux rapprochés (écouter les autres doit beaucoup l’ennuyer), un front étroit (des idées, il en, mais des idées fixes !), une mâchoire carrée mais pas non plus menton en galoche (un tempérament fort, mais qui sait s’adapter aux circonstances).

Pristina

Voilà un pays (ou une région sécessionniste, tout dépend de la personne à qui on le demande), où tout le monde se connaît et où on peut échanger quelques mots avec le Premier ministre alors qu’on vient à peine de descendre de l’avion. En fait, chaque Kosovar (ils sont deux millions : 90% d’origine albanaise, 7% d’origine serbe et 3% d’autres ethnies) a un avis sur Hashim Thaçi. Demandez-leur ce qu’ils pensent de lui et vous connaîtrez immédiatement leur position politiquement.

 Pristina, le 17 février. Des milliers d’Albano-kosovars célèbrent le troisième anniversaire de l’indépendance. On agite des petits drapeaux du Kosovo, de l’Albanie et des Etats-Unis. « Il t’a mal regardé ? Pas étonnant venant de Thaçi … » me dit Sokol. « Moi j’ai travaillé dans le même bâtiment que lui : c’est un type assez peu communicatif. » Sokol a 30 ans. Il représente bien les jeunes de Pristina, dynamiques mais pour beaucoup au chômage.

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Dans les pays instables, la clandestinité et la prison sont de vrais avantages politiques. La première vous donne une image de patriote habitué à faire des choix difficiles ; la seconde vous donne encore plus de pouvoir : derrière les barreaux, un politicien devient un martyr, un intellectuel en un symbole. Thaçi n’a pour lui que la clandestinité (son nom de code était plutôt cool : « Le Serpent »), mais l’engouement pour le Serpent est en train de retomber. « Pendant la guerre, on l’adorait, c’était un modèle, le leader politique de la guérilla, explique Sokol. Mais maintenant, c’est le règne de la corruption. Tu vois ce bâtiment, par exemple ? me demande-t-il en désignant du doigt un chantier. C’est l’entreprise du nouveau président (Behgiet Pacolli ndlr) qui le fait construire. »

Une heure du matin. Drini, 27 ans, est assis à la balkanique : les jambes écartées, la main posée sur un genou, la poitrine en avant et le coude sur la table. « Thaçi, son truc, c’est la politique. Il n’a jamais utilisé une arme de toute sa vie. » Drini aimerait que les anciens chefs de la UÇK, bien en place et corrompus, laissent le pouvoir aux nouvelles générations. « En fait, Thaçi ne détient pas le pouvoir : il ne peut se maintenir à flot qu’en raison de l’influence de nombreux clans, et, en bout de chaîne, il fait ce que lui dictent les Etats-Unis. »

Malgré l’apparent mécontentement général, aucun des Albano-kosovars que j’interroge ne croit au rapport qui accuse Thaçi de financer la guérilla grâce à ses activités criminelles. Voici les raisons qu’ils ont invoquées :

- 1) « Il n’y a aucune preuve » (une partie de l’information proviendrait ainsi de sources de seconde main, comme l’analyse des services de renseignement britannique ou allemand)

- 2) « Dick Marty et Carla Del Ponte sont pro-serbes » (quand bien même Carla Del Ponte a fait emprisonner Milosevic)

- 3) « N’importe quel abruti sait que la UÇK ne dispose pas d’infrastructures pour extraire des organes » (or, le trafic d’organes est une pratique très répandue dans des pays encore moins bien équipés comme le Pakistan, la Moldavie ou le Mozambique).

Kalashnikov et colère populaire

Au cours des années 90, le président serbe Slobodan Milosevic a instauré un apartheid anti-albanais au Kosovo, créant ainsi un climat de terreur et générant des flots de réfugiés. La guérilla indépendantiste UÇK a initié les opérations qualifiées de « résistance » côté albanais et de « terrorisme » côté serbe, et provoqué la guerre que l’on sait. L’OTAN avait dû trancher (afin de mettre un terme au nettoyage ethnique selon les Albanais /pour installer une enclave pro-américaine du point de vue des Serbes) en bombardant la Serbie. De nombreux radicaux albanais en ont profité pour se venger en persécutant les Serbes qui étaient restés au Kosovo. Le résultat ? Un enchevêtrement de perceptions extrêmement sensibles.

En 2008 la EULEX (mission européenne) a remplacé l'ONU en soutien à la gouvernance du Kosovo

« Les hommes de Thaçi nous ont expulsés de notre village, moi et 15 000 autres personnes. Ils ont même mis le feu à ma maison et m’ont tabassé ! » s’exclame Dragan Petrovic, médecin serbo-kosovar vivant à Mitrovica Nord. « Depuis lors, je suis ce que l’ONU appelle un réfugié interne. » Mitrovica Nord est une enclave qui ne reconnaît pas l’autorité de Pristina : ses habitants ne paient pas les impôts réclamés par la capitale et la ville n’est financée que par le Gouvernement serbe pour presque l’essentiel (éducation, santé, énergie). « Le rapport sur le trafic d’organes a révélé la vérité ! D’être humain à être humain, hors des questions politiques et des débats sociaux: Hashim Thaçi est un criminel doublé d’une brute. » D’autres histoires, proches de ce genre de témoignages, circulent. On parle de police secrète, de disparitions et de menaces de mort à l’encontre de quiconque oserait provoquer les hommes de Thaçi.

Le fief des Thaçi

L’enjeu des dernières élections au Kosovo n’ont tourné qu’autour d’un lieu : Drenica, la province la plus éprouvée par la guerre. C’est aussi la province la plus anti-serbe et de surcroît la plus pauvre d’Europe. C’est là qu’est né Hashim Thaçi. « Le Kosovo a besoin d’hommes comme lui », soutient Xhevat, guide d’une vieille cachette des guérilleros. « Beaucoup de gens l’accusent de n’investir de l’argent qu’à Drenica, mais c’est faux. Thaçi a fait beaucoup pour tout le Kosovo. » La mission européenne dénonce pourtant une vaste fraude électorale à Drenica. Elle a par ailleurs obligé la ville à refaire les élections. On raconte qu’ici, même les morts ont voté pour Thaçi.

Il assure que les Thaçi ont toujours été aimés et humbles

Une heure après, nous découvrons la maison de campagne de Thaçi : une demeure très simple, sans signe d’ostentation. Son neveu refuse de nous parler mais nous invite poliment à discuter avec un voisin qui connaît l’actuel Premier ministre depuis son enfance. « Ça a toujours été un garçon sérieux et responsable… même s’il n’écoutait pas toujours les autres, comme si seul son avis à lui comptait » se souvient Ramadan Zeka. « Quand il était étudiant déjà, c’était un patriote. Par la suite, nous avons su qu’il était embarqué dans quelque chose, mais pas qu’il s’agissait de la guérilla. » Un petit groupe de jeunes cessent alors de retourner le fumier et nous regardent effarés, comme si nous avions trois têtes chacun. « Il continue à venir ici : il est resté le même. Ni son père ni lui ne nous regardent de haut. »

Qui est donc Hashim Thaçi ? Un narcotrafiquant sanguinaire et à la solde des Etats-Unis ? Un politicien courageux ? Ou la simple incarnation d’un lieu infesté par le crime et le mensonge? Nous disons au revoir au neveu face à une mosquée esquintée par les tirs de mitraillette. « Quand l’article sera publié, je t’enverrai un mail ; tu le montreras à ton oncle, ok ? » « Oui oui, je lui en parle aujourd’hui même. » « Merci… ah, et transmets-lui nos hommages ! »

Mille mercis à Dafina Morina, notre guide et notre traductrice, pour son aide très précieuse.

 Cet article fait partie d’Orient Express Reporter 2010-2011, la série de reportages réalisés par cafebabel.com dans les Balkans. Pour en savoir plus sur Orient Express Reporter.

 Photos: Portrait en Une, siège du PDK, carabinier et portrait de Ramadan Zeka: © Ezequiel Scagnetti