Politique

Au bazar des Balkans : nationalisme au rabais

Article publié le 11 mars 2013
Article publié le 11 mars 2013
Des Balkans, Winston Churchill disait qu'ils « produisent plus d’histoire qu’ils n’en peuvent consommer. » Une affirmation qui reste d’actualité pour cette région. De la Grèce d’Aube Dorée à la Grande Albanie de Sali Berisha jusqu’aux récents vents de révolte en Bulgarie, voici un tour des Balkans et une analyse de leur irrépressible tendance au nationalisme.

Depuis des siècles, on s’y fait la guerre, on s’y déteste, on y noue d’improbables alliances, on y est victime de chantage, on y est facilement influençable et corruptible – et, jamais, aucun peuple balkanique n’a trouvé la paix. Il est peut-être dans notre nature de se trouver des excuses et de ne pas affronter la réalité. Et rendre son voisin responsable est plus aisé que de faire un mea culpa sensé. Un creuset culturel, religieux et ethnique, qui semble exister depuis toujours, et qui rassemble toutes les générations dans un besoin de haïr le voisin qui est presque une spécialité nationale, transmise par l’histoire.

Le nationalisme comme dernier recours

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Depuis peu, en ces temps de crise économique et de campagnes électorales, les différents « leaders » de l’aire balkanique et les plus importants responsables politiques, dépourvus d’arguments ou tout à fait perspicaces, ont choisi d’enflammer la mèche – ô combien sensible en Europe centrale – du nationalisme. De l’indestructible Sali Berisha en Albanie à Aube dorée en Grèce, en passant par la Macédoine de Nikola Gruevski, les personnalités en question utilisent pour communiquer l’instrument efficace du nationalisme qui, dans ces pays, prend une ampleur inquiétante. Quant aux Croates voisins, ils n’en sont pas exempts. A Vukovar, ville où la guerre a laissé des souvenirs tragiques, la contestation a pris une tournure linguistique : mêler le cyrillique et le latin ? Pour la majeure partie des manifestants, venus exprès en ville pour dire « non » au cyrillique, le mariage des deux alphabets est inimaginable. En Bosnie-Herzégovine, le recensement de la population, prévu pour octobre prochain, fait surtout peur aux hommes politiques, menacés de perdre leurs postes et leurs appuis, et effrayés par l’idée que le concept de citoyenneté civile et non nationale pourrait finir par s’imposer. En Bulgarie, le geste d’un jeune homme, braquant un pistolet à bout portant sur le chef du parti de la minorité turque, en direct à la télévision, a choqué tout le pays. Enfin, une troisième tentative d’immolation a eu lieu le 22 février dernier, faisant du suicide par le feu un signe extrême et terrifiant de protestation contre le gouvernement et contre le coût immodéré de la vie.

Pendant les réjouissances pour le centenaire de l’indépendance vis-à-vis de l’Empire ottoman, le Premier ministre albanais, Sali Berisha, a tenté un coup d’éclat pour déjouer l’affaiblissement de ses soutiens en vue des élections de juin : s’emparant d’un sujet aussi cher au cœur des Albanais qu’il n’est risqué, il a affirmé son intention de concrétiser l’idéal de la Grande Albanie, de Preševo à Prévéza, de Podgorica à Skopje, balayant les frontières, afin que tous les Albanais vivent enfin dans une seule et même nation. Par cette seule saillie, il s’est attiré les foudres de la Serbie (la vallée de Preševo est un territoire serbe à majorité albanaise) et de la Grèce (Prévéza se situe au nord du pays et ces temps-ci, parler des territoires de cette zone, c’est jeter de l’huile sur le feu). Une menace qui pèse aussi en Macédoine, où l’équilibre entre la majorité macédonienne du pays et la minorité albanaise est plus que précaire. Peu se rendent compte du nationalisme extrême de Berisha, or ce qui fait le plus de ravages reste l’instrumentalisation du sentiment patriotique pour faire oublier la pauvreté populaire.

En Grèce, le symbole du nationalisme est la croissance exponentielle de la nouvelle force politique d’extrême droite, Aube dorée. Avec la crise qui a frappé le pays, ce mouvement a trouvé un terrain fertile chez les jeunes en provoquant la haine envers les étrangers, les anarchistes, les homosexuels et toute autre catégorie qui entacherait une identité grecque prétendument vraie et pure – menaçant cet autre concept auquel la Grèce elle-même a donné naissance, la démocratie. Le soutien à Aube dorée se confirme même au-delà des frontières : les nouveaux sièges du mouvement en Albanie et en Italie le montrent bien.

Le rôle de l’Union européenne

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Et l’Union européenne dans tout ça ? Pour elle, toucher à la question des Balkans, c’est ouvrir la boîte de Pandore : chercher la solution à un problème pourrait mettre au jour une chaîne infinie de causes, directes et indirectes, avec le risque de ne trouver aucune réponse. Depuis des années, l’Union a investi tant économiquement que politiquement dans ces territoires, se mettant elle-même en danger afin de consolider son rôle dans l’arène des affaires internationales. Les Balkans sont un banc d’essai pour l’UE quant à ses qualités en terme de « state-building ». A plusieurs reprises, elle a tenté d’y instaurer le dialogue, voire d’en contraindre les leaders à communiquer. La stratégie du bâton et de la carotte, néanmoins, ne fonctionne pas toujours et l’UE, pour ces pays, reste un mirage. Pour ceux qui l’ont déjà rejointe, les choses ne vont pas mieux et la Grèce est la preuve que le rêve européen n’est pas si désirable.

Dans ce chaos digne du Vieux Bazar de Skopje, où se confrontent et s’affrontent des cultures si proches que les spécificités de l’une ne se distinguent plus de celles de l’autre, les seules victimes véritables sont les peuples qui, au plus fort de la crise, ne savent plus vers qui se tourner. Le nationalisme ainsi employé suffit à détourner l’attention des problèmes réels du peuple, et s’avère surtout utile aux hommes politiques qui glanent des voix dans la perspective des élections. Et en ces lieux, quand un tel vent se lève, la guerre est au coin de la rue.

Photo : © jaime.silva/flickr