Politique

Allemagne : portraits croisés de jeunes engagés

Article publié le 22 septembre 2017
Article publié le 22 septembre 2017

Ils sont nés et/ou ont grandi après la chute du Mur. Ils sont engagés dans la politique, comme élu local, militant, candidat de petit parti ou dans des initiatives citoyennes. Issus de divers courants politiques, ils font de la politique à leur manière, avec chacun sa vision de l'Allemagne et de sa génération. Cafébabel a parlé avec eux de la jeunesse d'aujourd'hui et de l'Allemagne de demain.

Surdiplômés ou travailleurs pauvres, cosmopolites ou patriotes, euro-phoriques ou euro- sceptiques, les jeunes allemands sont-ils si différents de leurs voisins européens ? Quel avenir voient-ils pour leur pays ? Et quel rôle peuvent-ils jouer ?

Pas facile, en effet, de trouver sa place dans un pays à la démographie vieillissante. Les 18-30 ans représentent un électorat minoritaire (15%) par rapport aux plus âgés – les plus de 70 ans représentant eux plus de 20%. Pourtant, les politiques qui sont votées aujourd’hui seront les bases de la société de demain.

Le 15 septembre dernier, une initiative citoyenne organisait une élection anticipée pour les moins de 18 ans. Tous les enfants et ados du pays étaient invités à exprimer leur opinion politique par un vote symbolique. En tête du scrutin de ces jeunes, se sont placés la CDU (le parti d’Angela Merkel), suivie par les socialistes et les écologistes. L’initiative a pour but de stimuler l’intérêt pour la politique des nouvelles générations, qui sont souvent pointées du doigt pour leur manque d’implication dans la vie politique. En cause ? Les forts taux d’abstention de la jeunesse.

« Je ne pense pas que les jeunes ne s’intéressent pas à la politique. Au contraire, quand on arrive à dialoguer avec eux, on se rend compte qu’ils ont une opinion sur beaucoup de choses », analyse Paulina Fröhlich. À 26 ans, la jeune femme originaire de Cologne, participe à une action baptisée « Acceptes-tu d’aller voter avec moi ? », qui lutte contre l’abstentionnisme. « Les jeunes sont très connectés et s’informent beaucoup. Sur YouTube par exemple. Ils ont des opinions sur les choses qui les concernent : les graffitis ou le droit d’avoir un portable à l’école. C’est politique, ça fait débat. Quand on est jeune, finalement, on a tous vécu ça, tout ce qu’on veut, c’est qu’on nous prenne au sérieux », ajoute-t-elle.

Étudiants ou jeunes actifs, ils sont quand même quelques-uns à vouloir s’engager un peu plus qu’une fois tous les 18 mois, en mettant un bulletin dans l’urne. C’est le cas, par exemple, de Diana Kinnert, qui a 26 ans - et toujours sa casquette vissée sur la tête - a écrit un livre à la gloire des valeurs conservatrices. Depuis, elle est devenue la caution « jeun’s » des chrétiens-démocrates. Victoria Meneses, elle, s’est lancée en campagne à Berlin pour tenter de siéger au Parlement, à seulement 30 ans, comme représentante pour le Parti pour un revenu de base. Enfin, à 28 ans, Dennis Hohloch est, quant à lui, déjà un habitué de la vie politique. Conseiller municipal de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), à Potsdam, depuis 2014, il est également à la tête du mouvement des jeunes de l’AfD dans le Land du Brandebourg.

Plus pragmatiques que révolutionnaires

Ils n’ont pas vraiment vécu les années difficiles de la Réunification et n’ont connu pratiquement qu’Angela Merkel comme chancelière toute leur vie de adulte. Ces quatre jeunes portent de manière générale un regard optimiste sur leur génération, mais ne voient pas forcément les mêmes problèmes et défis pour le futur. Bien que concernés par la politique, les moins de 30 ans en Allemagne sont plus pragmatiques que révolutionnaires.

Comme le montre, la dernière étude Shell sur la jeunesse de 2015, ils portent beaucoup d’importance aux valeurs de la famille, l’amitié, le respect des lois et la protection de l’environnement. « Nous vivons des temps mouvementés et les jeunes sont en recherche de stabilité », défend Diana Kinnert, engagée auprès d'Angela Merkel et que le magazine FOCUS décrit comme la nouvelle figure du « coolservatisme ».

Dennis Hohloch est, lui, plus sévère avec les gens de son âge, qu’il perçoit comme une « génération molle ». Lui qui s’est engagé au lycée auprès du SPD puis à l’AfD peu après sa création en 2014, il est entré au conseil municipal de Potsdam à 25 ans. « Nous sommes une génération qui n’arrive pas à se décider, qui fait des études sans plus finir, qui voyage partout, et qui reste éloignée du cœur de la nation. »

Face aux critiques, Paulina Fröhlich, engagée dans la campagne numérique –  et de terrain « Kleiner Fünf » -,  répond que les temps ont changé. « Mes parents disent qu’ils trouvent notre génération pas très engagée. Eux, ils allaient dans la rue pour manifester. Nous, on le fait sur Internet, ce n’est peut-être pas aussi visible, mais ça ne veut pas dire qu’on ne fait pas quelque chose. »

L’engagement est aussi une attitude de tous les jours pour Victoria Meneses qui s’est intéressée à la coopération pour le développement pendant ses études. « Je fais attention à mes attitudes de consommation, j’achète des vêtements éthiques, des produits végétariens et issus de l’agriculture biologique. » Un comportement de plus en plus répandu chez les jeunes allemands qui portent toujours plus d’intérêt, selon les sondages, aux valeurs d’équité et de respect de la nature.

Sobres et idéalistes

Depuis plus de 10 ans,  le chercheur en pédagogie Klaus Hurrelmann accompagne les études Shell sur les jeunes en Allemagne. Il explique que « les jeunes voient aussi que le rôle de l’Allemagne a changé, en prennent conscience et l’apprécient. Une nouvelle confiance en soi, très sobre, apparaît, associée à une grande ouverture d’esprit et à la tolérance ».

« Ce que j’aime dans mon pays, c’est la possibilité de faire quelque chose comme Kleiner Fünf », dit Paulina. La jeune femme qui a voyagé dans le monde arabe et vécu en Égypte, ajoute : « Je sais que dans d’autres pays ça ne serait pas possible. Nous avons la chance d’être dans un pays démocratique, où on nous encourage à poursuivre nos idéaux. »

Professeur d’Histoire-Géographie, Dennis souligne : « Ce que je trouve positif dans mon pays c’est que nous avons tous les mêmes chances de réussir, peu importe d’où l’on vient. L’État paie toute la formation scolaire. Cependant, je n’aime pas le fait que beaucoup de gens en profite pour étudier jusqu’à 30 ans passés et ne pas travailler et qu’ils ne soient pas reconnaissant envers ce privilège ».

Au contraire, Victoria Meneses trouve personnellement que le système actuel laisse trop de gens sur le carreau « ceux qui ne peuvent pas suivre cette modernisation toujours plus rapide se retrouvent éjectés et, en plus de cela, culpabilisés. » Elle estime que l’État devrait aller plus loin encore en introduisant un revenu universel. Si on libère les individus de l’anxiété liée à leur subsistance, « nous aurons alors plus de temps pour penser à nous et notre monde. Je souhaite que nous nous rendions compte que nous ne sommes ni isolés les uns des autres, ni de la nature. »

Peu patriotes, mais pas encore assez ouverts

Klaus Hurrelman analyse que « la plupart des jeunes sont conscients de l’histoire difficile de l‘Allemagne, mais déclarent être fiers d’être Allemands ». Une autre étude de l’Institut Sinus de 2016 sur les jeunes souligne aussi qu’ils restent peu attachés aux symboles patriotiques, tels que le drapeau ou l’hymne national.

Ce qui ne plaît pas à Dennis, très engagé dans la « jeune Alternative », l’organisation des jeunes de l’AfD. « Notre génération n’est pas assez patriotique. Je trouve ça honteux que les gens ne veulent pas faire leur service militaire. Cela ne veut pas dire qu’on devra aller au combat et tirer sur des gens. Mais c’est quelque chose de normal dans d’autres pays », explique celui qui se dit également en faveur du rétablissement des frontières fermées et contrôlées en Europe.

Pour Diana Kinnert et Paulina Fröhlich, les problèmes de l’Allemagne se trouvent au contraire dans un manque d’ouverture. « Il y a trop de xénophobie à mon goût », déplore Paulina qui raconte avoir de nombreux amis syriens ou turcs bien intégrés mais victimes de racisme.

Dans le monde politique, il faudrait également davantage de diversité pour Diana, qui parle régulièrement de l’exception qu’elle représente en tant que jeune, femme, lesbienne et issue de l’immigration. « Une meilleure représentation démocratique au Parlement serait la meilleure garantie d’une politique axée sur le bien commun », clame la militante qui occupe des fonctions au sein de la CDU dans les commissions pour la réforme du parti.

Le journaliste Maximilian Probst faisait d’ailleurs remarquer, dans un article du Zeit Campus, à quel point la jeunesse était absente des thèmes de la campagne. « Politiquement, la gérontocratie prévaut. Ce sont les anciens qui ont expulsé l’Angleterre de l’Europe, mis Trump en selle et qui travaillent à rendre Merkel immortelle ! », argue-t-il.

« J’aimerais que nous les jeunes soyons plus engagés encore, mais aussi qu’on s’exprime plus fort, affirme Victoria. Il faut aussi que nous défendions nos intérêts, car nous vivrons à long terme avec les conséquences des choix sociaux qui seront faits aujourd’hui. »

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Cet article a été réalisé avec le soutien de l'Office franco-allemand pour la Jeunesse (OFAJ).