Politique

Akhmed Zakaïev, chef tchétchène en exil : «Europe, m'entends-tu ?»

Article publié le 6 décembre 2010
Article publié le 6 décembre 2010
Akhmed Zakaïev, l’ex-premier ministre du gouvernement tchétchène en exil à Londres se plaint de l’inaction de l’Europe au Nord Caucase. Entretien sous haute-tension.

Akhmed Zakaïev est le représentant le plus influent de la résistance tchétchène en Europe. En tant que Premier ministre du gouvernement tchétchène en exil, il vit actuellement à Londres. La Russie a lancé contre lui un mandat d’arrêt international délivré par Interpol et l’accuse, outre de terrorisme et de séparatisme, de crime organisé. Moscou voit en Zakaev le coordinateur de la terreur au Caucase. Lui-même, dans les interviews qu’il peut donner, se qualifie de gardien impuissant des traités et de défenseur du rêve d’un État tchétchène indépendant.

cafebabel.com : Que ressentez-vous quand vous entendez parler de la Tchétchénie ?

« La Tchétchénie est une blessure ouverte sur le corps de l’Europe »

Akhmed Zakaïev :  Ces dix dernières années, les seules nouvelles que nous avons eues ont été négatives. En tant que responsable impliqué dans tous les processus politiques, cela me met en colère mais je comprends l’impossibilité de sortir de cette situation.

cafebabel.com : De quelle situation parlez-vous ? La guerre ? La paix ? La situation s’apaise-t-elle ?

Akhmed Zakaïev :  Le peuple tchétchène est l’otage du Kremlin et de ses sbires. Chaque jour il est soumis à leur empire. Chaque jour des hommes meurent. Chaque jour on assiste à des enlèvements, à des tortures, à des exécutions sans procès. La Tchétchénie est une blessure ouverte sur le corps de l’Europe. Les Européens devraient et pourraient intervenir, mais ils ferment les yeux.

cafebabel.com : Qui fait la pluie et le beau temps au sein de la résistance ? Moscou vous reproche de jouer un rôle de coordinateur dans le combat contre la Russie.

Akhmed Zakaïev : À mon plus grand regret ce n’est pas le cas. Je n’ai aucune possibilité d’exercer une quelconque influence sur la situation militaire. Avec la proclamation unilatérale de l’Emirat du Caucase par le chef de la guérilla, Dokou Oumarov, une scission a eu lieu. Depuis, la composante militaire de la résistance est séparée de la composante politique. Mais mises à part nos propres ressources militaires, une chose est sûre : ce conflit ne trouvera pas de solution par la force.

cafebabel.com : L’autonomie de la République Tchétchène va très loin. Elle dispose de ses propres services de sécurité, de la souveraineté fiscale, etc. Est-ce pour vous la solution ?

Akhmed Zakaïev :  J’ai toujours dit que l’indépendance n’était pas une fin en soi. Pour nous elle garantit la sécurité du peuple. Vladimir Poutine a jadis fait une déclaration du même ordre : pour la Russie, le statut formel de la Tchétchénie était sans importance. Pour Moscou il est important que la Tchétchénie ne constitue pas une base de rassemblement pour ses agresseurs. Je suis persuadé qu’une forme de coexistence et de solution du conflit peut être trouvée sur cette base.

cafebabel.com : Comment définiriez-vous le statut juridique actuel de la Tchétchénie ? Un Etat de droit ?

Akhmed Zakaïev :  La Tchétchénie est le seul endroit d’Europe où aucune loi n’existe. Absolument aucune.

cafebabel.com : La Russie argue du fait que le pays est hors-la-loi parce que des terroristes tels que Dokou Oumarov y règnent. Et les Russes dans le même souffle ajoutent votre nom.

Akhmed Zakaïev :  Je ne suis pas retourné en Tchétchénie depuis l’année 2000. Je ne suis plus en mesure d’agir sur la situation. La responsabilité de ce qui se passe aujourd’hui en Tchétchénie repose sur les épaules de ceux qui affirment contrôler la situation. S’agissant d’Oumarov, je suis persuadé qu’il est manipulé. Les provocations et les actes terroristes par lesquels il s’est fait connaître (par exemple les attentats dans le métro de Moscou fin mars 2010, ndlr), ont été concertés. Ils ont été perpétrés sous le contrôle du gouvernement russe et des services secrets du FSB.

cafebabel.com : Quelles sont vos possibilités d’aboutir à une solution ?

Akhmed Zakaïev :  Des documents, le traité de paix de 1997, la conviction que le peuple tchétchène ne s’accommodera pas de la situation. La structure du monde a beaucoup évolué. Jusqu’ici l’unité territoriale des États reposait sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Mais les Etats-Unis et l’Union européenne ont reconnu le Kosovo comme État. Et la Russie, qui en appelle toujours à l’unité territoriale à propos de la question tchétchène, a reconnu l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie comme des États indépendants. Nous savons que la Russie sera intéressée à résoudre de façon politique les conflits du Nord Caucase. En effet aujourd’hui, la guerre ne se déroule plus uniquement en Tchétchénie mais dans la totalité du Caucase du Nord. Stabilité en Tchétchénie devient synonyme de stabilité dans le Caucase, et stabilité dans le Caucase veut dire stabilité en Russie de même que stabilité en Russie veut dire stabilité mondiale.

L’auteur de cet article, Jonas Huber, est correspondant du réseau de journalistes sur l’Europe de l’Est n-ost, partenaire de cafebabel.com.

Photos : (cc)Mikhail Evstafiev/wikimedia