Politique

Ahmet Insel : « La Turquie ne peut pas être fière de sa campagne »

Article publié le 9 juin 2011
Article publié le 9 juin 2011
Il va gagner, c’est sûr. Mais de combien ? Les élections du 12 juin en Turquie vont nous dire dans quelle mesure Recep Tayyip Erdogan pourra continuer à transformer la politique de son pays. Pendant les 9 dernières années de son pouvoir, il a déjà revu à la baisse le rôle de l’armée et des juges, l’islamisation de la société avance. Il songe à présent à instaurer un régime présidentiel.
Prévisions avec Ahmet Insel, politologue et économiste libéral, éditeur d’Orhan Pamuk et professeur à Paris et Istanbul.

 Cafebabel.com : Quel est l’enjeu principal de ces élections et quelles sont vos prévisions?

Ahmet Insel : Il y a d’abord deux certitudes. Le parti AKP du Premier ministre Erdogan va obtenir la majorité. Or ce même parti souhaite changer la Constitution. La loi impose qu’il faut une majorité des 3/5 du Parlement pour toute modification de la Charte constitutionnelle, donc l’enjeu est le suivant : l’AKP obtiendra-t-il une majorité de 330 députés ? La probabilité est faible mais elle est quand même à l’ordre du jour. Le deuxième enjeu est le test pour Erdogan.  Si après avoir gouverné pendant 9 ans, l’AKP maintient son score autour de 45-47%, le Premier ministre pourra déjà se projeter dans la campagne à la Présidence de la République dans trois ans, et il fera tout pour mettre en place un régime présidentiel.

Cafebabel.com : Quel jugement portez-vous sur la campagne électorale ?

Ahmet Insel : Nous avons connu une forte régression par rapport aux campagnes précédentes. Elle a été très dure, violente, au niveau verbal mais aussi au niveau physique. Nous avons presque retrouvé les tensions des campagnes des années 70, avec des attaques dans les bureaux du parti au pouvoir et des morts lors des affrontements avec la police. La Turquie ne peut pas être fière de cette campagne. Ces tensions ont deux origines. L’arrogance du parti au pouvoir qui fait que la police se sent beaucoup plus autorisée à intervenir, et surtout le rapport de plus en plus exacerbé entre le gouvernement et les mouvements kurdes.

Le politologue turque présente sa vision de future Turquie qui semble restée dans les mains d'Erdogan

« On peut dire qu’Erdogan attise une admiration sans borne chez une partie de la population »

Cafebabel.com : l’autoritarisme du Premier ministre est-il en train de polariser le Pays ?

Ahmet Insel : On peut dire qu’Erdogan attise une admiration sans borne chez une partie de la population, mais aussi beaucoup de rejet et de la haine pour un bon tiers des citoyens turcs. Son autorité a beaucoup augmenté ces derniers temps, mais cela pourrait se retourner contre lui à long terme.

Cafebabel.com : Premier scénario : Erdogan l’emporte haut la main avec une majorité des 3/5 au Parlement. Son pouvoir n’a plus de garde-fous ?

Ahmet Insel : Dans ce cas-là, il opèrera un changement constitutionnel et tentera d’instaurer un régime présidentiel. Mais attention : il doit encore convaincre l’opposition interne au parti qui est réfractaire à ce projet. Il devra trouver une coalition majoritaire autour de ce sujet. Même avec le vote de l’assemblée, la réforme présidentielle ne sera pas acquise : elle devra être soumise à un référendum. Là-dessus, il n’est même pas sûr que la majorité des électeurs de l’AKP soient favorables à un régime présidentiel.

« Pour l'Europe, la tendance est la suivante : attendons queMerkeletSarkozyne soient plus au pouvoir, et on en reparlera après. »

Cafebabel.com : Deuxième scénario : Erdogan n’atteint pas les 3/5. La tension politique va augmenter au sein du Parlement ?

Le Premier ministre, toujours premier sur la personnification Ahmet Insel : Pas du tout. Au contraire, la tension politique sera moins forte si Erdogan n’a pas le 3/5. Elle va en revanche augmenter si l’AKP domine le Parlement, car il y aurait une crainte de dérive autoritaire. En cas de majorité plus modérée, ce serait plus long mais moins tendu au niveau social : les 33-35 députés kurdes pourraient jouer un rôle actif sur les questions liées aux minorités. C’est crucial, car si on ne négocie pas avec les kurdes au Parlement, ils seront tentés de négocier par les armes.

Cafebabel.com : Les projets « fous » d’Erdogan, comme « le nouveau Bosphore », les villes nouvelles dans les métropoles d’Ankara et Istanbul, sont-ils vraiment réalisables ?

Ahmet Insel : Réalisables peut-être oui, mais rien ne garanti que le projet du nouveau canal (le coût serait d’environ 10 milliards de dollars, ndlr) sera rentable. Les villes nouvelles à l’extérieur d’Ankara et d’Istanbul, c’est un peu exagéré de les appeler « projets fous » et c’est dans cette idée de grandeur qu’il se sent le plus à l’aise. Il est toutefois étonnant qu’il présente comme projets « fous » exclusivement des projets de bâtiments et travaux publics et non pas des projets politiques. Pourquoi ne présenterait-il pas comme projet fou l’adhésion à l’Union européenne pour 2023 (le centenaire de la République, ndlr)?

Cafebabel.com : Justement, la société turque a l’air d’avoir laissé tomber la question de l’adhésion à l’UE, forte de son indépendance économique…

Ahmet Insel : Oui et non. C’est plutôt une attitude qui veut dire à l’Europe : « Si vous ne voulez pas de nous, on vous montre pourquoi vous allez regretter ». C’est un sort de défi amoureux, car aujourd’hui la majorité des turques veulent encore rejoindre l’Union.

Cafebabel.com : La question européenne était donc un thème de campagne ?

Ahmet Insel : Elle n’a jamais été mentionnée. La tendance est la suivante : attendons que Merkel et Sarkozy ne soient plus au pouvoir, et on en reparlera après.

Photos : Une© Travel Aficonados/Flickr; Ahmet Insel © Nicola Accardo ; Erdogan © LoboEstepario/flickr