Politique

A Sarajevo, visas vers l'ouest, cynisme à l'est

Article publié le 13 décembre 2010
Article publié le 13 décembre 2010
La Bosnie fait la queue pour une toute nouvelle liberté : à compter du 15 décembre, ses citoyens pourront voyager librement dans les 25 pays de l’espace Schengen, après le feu vert de l’Union européenne à la libéralisation des visas. La nouvelle n’enchante cependant pas tout le monde, et ce pour deux raisons principales.

Le poste de police local qui dispense les passeports ressemble à un bureau de poste de quartier. A la porte, où est affiché un papier décrivant la procédure administrative, un garde vend des sucreries derrière un carreau vitré. Le calme règne en ce début d’après-midi de jour de semaine, alors que des gens de tout âge, partagés entre plusieurs files, patientent pour obtenir leur nouveau passeport biométrique. Que croient-ils ? Qu’avec un taux de chômage qui atteint les 60 % et un salaire mensuel moyen de 410 euros, tout le monde n’a pas les moyens de voyager ? Pourquoi se contenter de partir en voyage pour 90 jours maximum ?

« L’ingratitude » des enfants des visas

 ('Putujte Bez Vize 15.12.10')

Certains n’ont pas apprécié les vifs avertissements promulgués une fois de plus par l’Union européenne. A 19 ans, Jasmina, étudiante en sciences politiques, est la plus jeune responsable de l’association des étudiants de l’Université de Sarajevo. Elle a aidé à accueillir la commissaire européenne chargée des Affaires Intérieures Cecilia Malmstroem lors de sa visite au ministère, le 12 novembre dernier. Malmstroem s’est reconnue en elle et lui a conseillé de s’engager en politique. « Au cours de la présentation, raconte Jasmina, je lui ai dit que je voulais aller à l’étranger pour pouvoir travailler, mais elle m’a répondu : "Je ne suis pas le Père Noël". J’étais vraiment déçue. Les Bosniens sont censés être exclusivement reconnaissants. De plus, 1 500 euros ont apparemment été dépensés pour une campagne d’éducation dont on n’a pourtant jamais eu aucun écho. Ici, l’Union européenne n’est rien de plus qu’une grosse tendance urbaine. » Les journalistes des médias locaux et régionaux comme Balkan Insight n’ont pas apprécié non plus de s’entendre rappeler que les Bosniens sont autorisés à aller à l’étranger à condition qu’il ne s’agisse pas d’un aller simple, ajoute la journaliste Sabina Niksic.

« Je ne ferai pas la queue pour aller en Angleterre »

Malmstroem n’est peut-être pas le Père Noël mais elle transporte une hotte avec elle. Lors d’un discours officiel à la presse le 11 novembre au siège de la Commission européenne, juste avant son vol pour l’Université de Tirana où elle s'était aussi chargée de myrrhe et de bonnes nouvelles, elle a déclaré que « c’est une très bonne manière de rassembler les Européens, les gens ordinaires comme les étudiants. En levant les visas nous allons rapprocher toutes ces personnes, et nous le ferons avant Noël, pour qu’elles puissent rendre visite à leurs amis et leur famille. » La situation donne l’impression que ce qui est fait ne prête pas vraiment attention à ce que les citoyens eux-mêmes pourraient avoir à dire. Une Bosnienne de 37 ans se dit « agacée » par la nouvelle et insiste sur le fait qu’elle préférera continuer à aller en Turquie ou en Inde, destinations pour lesquelles jusqu’à présent elle n’a jamais eu besoin d’un visa. « Je ne ferai pas la queue pour aller en Angleterre », souligne-t-elle.

Dévoiler le problème des passeports

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Accéder aux 25 pays de l’espace Schengen ne sera pas un voyage en eaux calmes pour tout le monde. « Je pense sérieusement à poser sans le voile pour la photo de mon nouveau passeport », assure la cinéaste indépendante Nejra Hulusic dans le point de rencontre branché de la ville, le Cinema Cafe. Dans notre dos, une affiche du dernier film de son idole, Danis Tanovic, représentant immanquable de l’exportation culturelle bosnienne et candidat aux Oscars, est collée partout dans la rue. Deux semaines avant notre rencontre, cela faisait deux ans – depuis la naissance de sa fille – qu’elle n’avait plus quitté la Bosnie, quand elle a été arrêtée à l’aéroport de Schiphol. Quand Sabina, sa collègue et amie, blonde, qui devait assister au même festival de cinéma qu’elle à Utrecht - Eastern Neighbour - a été autorisée à passer, elle s’est plainte de discrimination. « Le garde était hors de lui, il a prétendu que je l’accusais d’être raciste et que j’insultais un officier de police, alors j’ai rétorqué que nous étions de la même couleur », se souvient-elle avec animation. Ironie du sort, les Pays-Bas comme la France se sont opposés à la levée des visas pour la Bosnie et l’Albanie, assurant que ces pays avaient encore trop de progrès à faire.

La statue haute d'un mètre est un clin d'oeil tout en sarcasme à l'UE et à la communauté internationale pour leur frugale aide alimentaire pendant la guerre de 1992-1995

« Fuir le trou perdu du monde »

En tout cas, ce sujet tabou est épineux non seulement quand Nejra franchit les frontières européennes, mais aussi à Sarajevo. « Être une épouse et une mère à 25 ans n’est pas la même chose qu’être une épouse et une mère voilée à 25 ans », explique-t-elle. Dans une scène de son dernier film Undercovered nominé pour un prix de coproduction par la Fondation Robert Bosch, qui encourage la collaboration entre les jeunes Allemands et les cinéastes d’Europe de l’Est, un styliste gay remarque que le voile est « un morceau de soie verte, qui pourrait être utilisé pour une robe du soir ! » En Bosnie, la traduction littérale signifie « emmitouflée », ajoute-t-elle. Diplômée depuis 2003 de l’académie des arts, elle a fait un mariage d’amour puis a choisi de porter le voile il y a trois ans... Contre l’avis de son amoureux. Elle associe souvent l'étoffe qui couvre ses cheveux à des jeans déchirés et a des beaux-parents musulmans qui boivent. Oubliez l’Union européenne comme tendance urbaine en Bosnie, « La médiocrité est une tendance urbaine encore plus répandue ici », soupire-t-elle.

Elle travaille de nuit dans un hôtel localUn homme âgé est assis dans un café, en ce dimanche matin où la vieille ville déborde d’activité, et observe un groupe de touristes slovènes rassemblés dehors. Paris, Istanbul, New York : il énumère les destinations de ses voyages de jeunesse. Un sentiment particulier de nostalgie de l’ère communiste, quand beaucoup de citoyens pouvaient voyager loin aussi facilement que dans la région. C’était avant que la Bosnie ne devienne « le trou perdu du monde » qu’elle a été ces dernières années, comme la définit Nejra. Désormais, alors que les visas sont libéralisés à la veille du 15ème anniversaire des accords de paix de Dayton (qui ont coupé le pays en deux), la question pour les Bosniens est de savoir comment améliorer la communication et faciliter les voyages dans leur propre pays. La mondialisation implique qu’une classe de Bosniens voyage bien grâce aux nombreux festivals et conférences auxquels ils assistent à l’étranger pour le travail. « Mais lors d’une conférence à Banja Luka ou n’importe où en République serbe, je suis souvent la seule Bosniaque, dit Jasmina. J’ai tenté de m’attaquer au problème en organisant à l’université un séminaire de jeunesse sur les communautés. Mais on a étouffé mon idée. »

Cet article fait partie d'Orient Express 2010-2011, la série de reportages réalisés par cafebabel.com dans les Balkans. Pour en savoir plus sur Orient Express

Photos: © Boris Svartzman/ svartzman.com/