Politique

A Berlin, un mur de différences sépare Grecs et Allemands

Article publié le 1 juillet 2010
Article publié le 1 juillet 2010
Berlin. Ville d’accueil pour les immigrants dès les années 1950, la capitale allemande a ouvert ses bras aux familles grecques, dont les enfants sont aujourd'hui assis sur les mêmes bancs d’université que les jeunes Allemands. Mais à l’heure où ses journaux traitent les Grecs de « pauvres » et « fainéants », comment se passe le quotidien d’un Grec à Berlin ?

Rencontre avec les nouveaux boucs émissaires de l’Europe.

Costa Papanastasiou est Berlinois. Je rejoins l’artiste dans une taverne, le Terzo Modo, où l’hellénisme berlinois bat son plein. « Je suis arrivé en Allemagne en 1955 pour étudier l’architecture, se rappelle-t-il. A mon arrivée, je ne parlais pas plus de trois mots d’allemand. Puis je suis devenu professeur à l’école des beaux-arts de Berlin. C’est un peu par hasard que je suis devenu acteur et j’ai joué dans des films à succès du cinéma allemand (Ndlr : Die Eroberung der Zitadelle, de Bernhard Wicki, 1975-1977). Je jouais le Grec. »

Bild et les « pauvres » Grecs

« Je ne me sens pas Allemand, je suis Berlinois. Berlin est une ville à l’esprit très particulier par rapport au reste de l’Allemagne »

« Quand nous sommes arrivé en Allemagne, me dit celui qui joue à présent dans des séries télévisées allemandes à propos de la communauté grecque, nous étions les parents pauvres. Cependant, grâce à nos efforts, cette image a disparu. Les Allemands nous ont vite eu à la bonne, surtout que nous étions les seuls immigrants à ne pas faire augmenter le taux de criminalité ». Mais depuis la crise financière en Grèce, rien ne va plus : « Le comportement des Allemands a changé, avoue Costa Papanastasiou. J’ai moi-même bien failli perdre tous mes vieux amis ».

Les images symbole de la crise entre Athènes et BerlinCosta Papanastasiou est passablement énervé par l’image délétère de la Grèce véhiculée dans certains titres de la presse allemande. Selon lui, la tension entre Grecs et Allemands tient autant à la politique d'Angela Merkel qu'à la propagande de certains journaux allemands comme Bild ou le magazine Focus. « Lorsqu’ils suggèrent que les Grecs prennent leur retraites à l’âge de 55 ans, colère-t-il, et qu’ils travaillent beaucoup moins d’heures qu’ici, alors forcément l’Allemand moyen opprimé se révolte. »

Et lui, se sent-il plus Allemand que Grec aujourd’hui ? « Je ne me sens pas Allemand, je suis Berlinois. Berlin est une ville à l’esprit très particulier par rapport au reste de l’Allemagne. Cependant, je passe une grande partie de mon temps à Terzo Modo, que je vois comme un îlot helléniquedans la ville ». D’ailleurs, contrairement à la majorité des lecteurs du Bild, Costa croit encore en l’avenir de son pays d’origine : « A l’époque, j’ai vécu en Grèce avec des orties et des gaudes. Je suis sûr et certain qu’on y arrivera ».

La Grèce ou le Tiers-Monde ?

« Jusqu’à aujourd’hui, en Allemagne, je n’ai jamais eu de problème concret, en raison de ma double nationalité », témoigne à l’inverse Martin S. Pour le jeune greco-allemands, « Les Espagnols ou les Portugaispourraient très bien se trouver à la place des Grecs. Il n’y a pas de racines profondes d’antipathie éventuelle, des Allemands envers les Grecs ».

« Je suis particulièrement choqué par les récents incidents en Grèce. Il y a eu même 3 victimes » déclare avec amertume Markus SchoeningNe comptez pas sur lui pour prendre la défense de son pays quand il dépasse les bornes : « Lorsque je vois les images qui proviennent de la Grèce aux infos, je me demande parfois s’ils parlent de mon pays ou d’un pays du tiers-monde ». Ayant vécu longtemps dans le pays de Goethe, il semble même en comprendre les habitants : « Les Allemands sont exaspérés car ils ont peur de devoir payer les pots cassés des Grecs. Et je comprends absolument leur colère car ils redoutent à terme de payer eux-mêmes plus de taxes ».

Un gouvernement irresponsable

Après avoir rencontré beaucoup d’Allemands et de Grecs à Berlin, je constate que les positions sont souvent irréconciliables. Les étudiants grecs se sentent écrasés par l’accumulation des événements qu’a subi leur patrie d’origine, tandis que les Allemands sont tantôt agressifs, tantôt désireux d’abandonner l’euro pour revenir au Mark.

« On pourrait évidemment proposer à la Grèce de sortir de la zone euro, afin d’améliorer sa compétitivité »Dans l’espoir de dépasser ces blocages, mieux vaut s’adresser à un expert. M. Günter Faltin est professeur d’économie, décoré d’un prix par l’établissement Price Brabson. Au sujet de la crise grecque, il tente de dépasser les avis divergents. « Nous avons besoin de l’éducation pour prévoir les risques économiques chroniques et nous en avons besoin pour encourager les personnes à prendre des risques. Je ne condamne en aucun cas le peuple grec pour la situation actuelle.La seule question qui tienne à présent est : comment trouver une solution viable pour la Grèce ? » Et le professeur d’énumérer diverses possibles portes de sortie de crise : « On pourrait évidemment proposer à la Grèce de sortir de la zone euro, afin d’améliorer sa compétitivité. On aurait pu aussi opérer un "haircut" aux banques, c’est à dire stopper le flux de prêts bancaires à destination de la Grèce. Un des enjeux majeurs est de désigner des responsables. Parce que cette crise a été créée incontestablement par des gouvernements irresponsables. » Pour autant, condamner la Grèce n'est pas synonyme de louanges en faveur de l'Allemagne dans la bouche du professeur : « La différence entre l’Allemagne et la Grèce, c’est qu’au royaume des aveugles, les borgnes sont rois ».

Article traduit par Dimi David Opsimoulis Fernandez

Photos: skantzman’s Visual Communication/flickr; Piazza del Popolo/flickr; schaltzeit/flickr. Video: alzazil/Youtube