Palerme

Cadavres de migrants : une mer de corps sans nom

Article publié le 6 octobre 2016
Article publié le 6 octobre 2016

Identifier les cadavres des migrants qui débarquent chaque jour sur les côtes européennes pour leur redonner leur dignité. C’est l’objectif du projet international Mediterranean Missing. Giorgia Mirto, l'une des responsables du projet, nous raconte son quotidien dans « l'antichambre de la mort ».

Des cadavres sans nom. Des hommes, des femmes et des enfants arrachés à la vie et tombés dans l’oubli. Engloutis par la Méditerranée, qui tient toujours mieux son surnom d' « antichambre de la mort ». Les statistiques incarnent, chaque jour un peu plus, l'ampleur de la tragédie : de 2015 à la première moitié de 2016, plus de 6 600 réfugiés et migrants se sont noyés ou ont disparu dans les eaux de la Méditerranée. Et les chiffres sont destinés à grandir.

Une nouvelle étude menée par l’Université de York et de la City University de Londres en collaboration avec le Centre d’Analyses des Droits des Migrations globales de l’Organisation Internationale pour les Migrations montre que beaucoup de ces cadavres n’ont jamais été identifiés. Ils ont disparu, comme s’ils n’avaient jamais existé. Des corps sur lesquels les familles ne pourront jamais verser une larme. Pour résoudre cette grave crise humanitaire, le projet Mediterranean Missing a vu le jour, financé par le Conseil de Recherche Économique et Sociale du Royaume-Uni. L’objectif est d’identifier les cadavres des migrants qui débarquent chaque jour sur les côtes européennes afin de leur restituer leur dignité. Les choses avancent, mais la route est encore longue et pleine d’embuches.

Giorgia Mirto, une jeune chercheuse palermitaine de 29 ans, est la responsable italienne du projet depuis sa création. Elle explique q'un groupe de chercheurs de différentes nationalités a travaillé à Lesbos (une île grecque, ndlr) et à Lampedusa sur la façon dont les autorités nationales font face à la question des corps des migrants. « L’enquête a mis en lumière la présence de lacunes et de grandes limites dans la gestion des survivants mais surtout lors du processus d’identification des cadavres », affirme Giorgia. Elle poursuit : « Les effets personnels des réfugiés ne sont presque jamais recueillis ou archivés et ceux qui survivent ne sont pas interrogés par les autorités. Il manque par ailleurs un mécanisme international d’échange de données sur les migrants décédés, l’identification des cadavres devient donc assez prohibitive ». Giorgia Mirto ne s'appuie pas sur une opinion partisane. Ses affirmations reposent sur le résultat de nombreuses interviews des représentants des autorités locales, de médecins légistes, de la Croix Rouge, des agences de pompes funèbres, et des ONG qui s’occupent de l’assistance de ces personnes. Des entretiens qui, au fil des questions, dénoncent de graves problèmes dus à l’absence de politiques coordonnées et cohérentes concernant les migrants décédés.

« Comme si les corps cuisaient au soleil »

« Deux méthodes existent : l’identification visuelle et scientifique», ajoute Giorgia. La première est effectuée par les survivants et si possible par les proches, tandis que la seconde est laissée aux mains des experts médico-légaux qui utilisent des facteurs primaires comme l’ADN. « Les procureurs n’acceptent malheureusement que la preuve scientifique et cela a des répercussions au niveau administratif mais aussi sur la famille du défunt. » Traduction : si le cadavre n’est pas identifié, le parquet ne signe pas l’autorisation pour la remise du corps. « Pour identifier quelqu’un, il faut des analyses qui sont comparées avec des éléments concernant les survivants, mais comparer des données ante mortem avec des données post mortem n’est pas toujours possible », explique Giorgia.

Le pourcentage d’identification des cadavres est très faible. En Italie, il avoisine les 14%. Les 86% restant tombent dans l’oubli. Ces chiffres s'expliquent en partie par l’impréparation de beaucoup de communes italiennes et des politiques encore très floues. « Les corps devraient être conservés dans des chambres froides, glisse Giorgia. Mais ce n’est pas toujours le cas, ils sont mis dans des sacs mortuaires et laissés au soleil, c’est comme s’ils cuisaient. L’autopsie est en revanche pratiquée au département de médecine légale ou au cimetière. Mais le cimetière de Palerme, comme beaucoup d’autres en Italie, n’est pas équipé pour pratiquer des autopsies, il manque souvent de l’eau et de la lumière. Quant à Lampedusa, il n’y a pas de morgue les corps sont donc amenés à Agrigente, un voyage qui complique par la suite la phase d’identification. »

« L'Europe ne lève pas le petit doigt »

Pour chaque corps identifié et pour tous ceux qui sont disparus en mer, il y a une famille qui attend des nouvelles. Souvent en vain. Espoirs et désespoir se confondent, jusqu’à devenir une seule et même chose. « Une des résultantes de notre recherche, indique Giorgia, concerne les familles et ce que nous définissons comme "l'ambiguïté du deuil". Il y a des familles qui ne savent pas s’il faut pleurer ou espérer. Cela entraîne une forme d’instabilité émotive et des crises de panique, de l’angoisse, de la dépression, des maux de têtes et des insomnies chez les proches. Des milliers de personnes sont condamnées à l’incertitude », poursuit Giorgia qui se remémore avec une pointe d’émotion un enfant de cinq ans qui n’acceptait pas la mort de son père.

L'urgence continue, mais l’Union européenne ne semble pas très réactive. À ce propos, le ton de Giorgia change subitement. De doux et calme, il devient enflammé et plein de colère. « L’Europe ne lève pas le petit doigt, elle ne nous aide pas avec des financements. Les opérations sont payées par l’État italien et les médecins qui vont aider ceux qui débarquent le font de leur poche, animés par l’envie de donner un peu de dignité aux défunts ». D’après elle, l’Union devrait indiquer à l’Italie comment opérer et fournir une aide financière, ce qui n’est actuellement pas le cas. Au contraire, « elle se contente très bien du fait que l'Italie gère la question ». Sa conclusion est amère : « L’UE et les États  membres continuent à nier leur responsabilité concernant la prise en charge des corps et des informations utiles à l’identification de la personne décédée, mais aussi au droit de savoir des familles. Mediterranean Missing essaye, mais nous sommes les seuls ». 

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Cet article a été publié par la rédaction locale de cafébabel Palermo. Toute appellation d'origine contrôlée