Mind The Gap

Les réalisatrices européennes s'emparent (enfin) du premier rôle

Article publié le 8 mars 2017
Article publié le 8 mars 2017

Le monde du cinéma est souvent perçu comme un milieu précurseur des évolutions de la société. Mais cette image dissimule une autre réalité, mise en lumière ces dernières années par plusieurs études : l'égalité des sexes est loin d'être atteinte dans le septième art européen. Cependant, l'arrivée d'une nouvelle génération de réalisatrices pourrait bien changer la donne.

L’étude la plus récente, publiée dans le cadre du Festival des Arcs en décembre 2016, révèle que moins d'un film sur cinq a été réalisé en Europe par une femme, entre 2012 et 2015. Si le constat reste sans appel, les prémices d'une légère amélioration semblent s'observer avec la jeune génération. Cette même étude s'est en effet intéressée à l'émergence d'une nouvelle génération de réalisatrices européennes, qui ont su s'imposer dans le paysage cinématographique grâce à leur premier long-métrage. On dénombre alors 23 % de femmes parmi les cinéastes ayant réalisé leur premier film, contre seulement 15 % parmi ceux ayant atteint ou dépassé la réalisation de leur troisième oeuvre. Cet écart serait le signe qu’un tournant a été engagé dans le cinéma européen. « Il y a une nouvelle génération de filles qui se rendent compte aujourd’hui qu'elles ont des places à prendre. Quelque chose se passe et il faut y être attentif », assure la réalisatrice Catherine Corsini lors du Festival des Arcs.

La problématique s'est récemment installée dans le débat public et l'industrie du cinéma a commencé son introspection. En août 2015, à l'occasion du Festival du film de Sarajevo, une Déclaration sur l’égalité entre les sexes dans l’industrie du cinéma européen a été adoptée par les représentants des ministères de la culture et des fonds du cinéma. Elle invite les pays européens à mener des politiques spécifiques ainsi qu’à recueillir des statistiques, inédites, sur la présence des femmes derrière et devant la caméra. Le Festival de Cannes a également remis pour la première fois cette même année deux prix d'honneur « Women in motion », récompensant une contribution significative des femmes dans le cinéma. Une initiative semblable a été lancée par le fonds Eurimages, dirigé par le Conseil de l'Europe, avec le prix « Audentia ». Le Festival des Arcs est quant à lui le premier à avoir présenté une sélection paritaire de films en compétition. « Nous espérons que cela marquera un tournant et que ce festival servira d'exemple », se réjouit Geoffroy Grison, de l'association Le Deuxième Regard qui lutte contre la discrimination sexuelle dans le cinéma.

Un air de changement

Du côté des organismes européens, l'heure est à la prise de conscience et à la réflexion. Le Conseil de l'Europe, organisation intergouvernementale qui regroupe 47 États membres, s'est engagé dans des initiatives de sensibilisation via son fonds Eurimages. « Nous essayons d'apporter de la visibilité aux femmes dans le cinéma pour montrer qu'il y a un problème et pour obtenir une diversité de voix », explique la présidente Francine Ravenay. Masterclass menées par des réalisatrices ou des productrices, conférences, débats, Eurimages occupe le terrain, sans encore mettre en place de mesures contraignantes. Cette année, l’organisme encourage les salles de cinéma de son réseau à organiser un événement pour la Journée internationale des Droits des femmes et à projeter, en cette occasion, un film réalisé par une femme. Les exploitants pourront ainsi toucher un bonus, plafonné à 2500 euros. Depuis 2014, l'organisme exploite aussi  de nouveaux outils de recherche pour analyser plus précisément la place des femmes dans les projets de films qui lui sont soumis. Les résultats ont non seulement révélé que seuls 20 % des projets soutenus en 2014 ont été réalisés par des femmes, mais également que les projets soumis sont largement portés par des hommes. La présence des femmes dans les postes liés à la production, à la mise en scène, au scénario et dans les équipes technique et artistique était égale ou supérieure à 60 % dans seulement 4,7 % des projets en 2014.

Le programme « Europe Creative » porté par la Commission européenne, et plus particulièrement son volet « Media », représente l'autre principal fonds de financement pour les films européens. Sa stratégie ne dévoile pas de mesure spécifique à la promotion de l'égalité femmes-hommes dans le cinéma. « Le programme en cours est valable de 2014 à 2020 », précise Niombo Lomba, responsable du programme « Media » pour Europe Creative. « Les décisions qu'il porte ont été prises il y a plusieurs années et nous ne pouvons pas le changer maintenant. » La seule contrainte concerne le choix des experts chargés de sélectionner les films à financer. Le panel doit être paritaire, mais ce critère répond au besoin de respecter la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, qui condamne tout type de discrimination. Des discussions ont cependant été entamées avec l'industrie cinématographique en vue de la préparation du prochain programme, mis en œuvre à partir de 2021.

Grand écart dans les chiffres

Dans le détail, les pays européens affichent des taux très inégaux concernant la proportion de femmes dans le domaine cinématographique.

Source : Étude sur l’émergence d’une nouvelle génération de réalisatrices européennes.

En Suède, la transition est principalement portée par l’approche très volontariste du Swedish Film Institute. Ce centre organise, entre autres, depuis plusieurs années des formations destinées aux jeunes réalisatrices et entretient un site internet dénombrant leurs films. Il entreprend également d'analyser chacune de ses actions, de manière à produire des rapports chiffrés très régulièrement. Sa politique de sélection des films repose par ailleurs sur des critères de qualité uniquement, sans prendre en considération le genre.

Ce décalage entre les pays est perçu par les réalisatrices elles-mêmes. Figure de la nouvelle génération, l'autrichienne Jessica Hausner vante par exemple le système luxembourgeois, qui lui a permis de financer ses longs-métrages : « C’est un système de points. Si tu peux prouver que tu as tourné trente jours à Luxembourg, tu as de l'argent. Si les techniciens sont du pays, tu as plus d'argent. Ils ne jugent pas du tout selon le genre. C’est un système mécanique qui me plaît », explique-t-elle. La France apparaît aussi comme une exception. « Notre pays a un système de protection du cinéma unique au monde. Évidemment, quand un État protège un art à ce point, les minorités ont de la place pour exister », commente la cinéaste française Émilie Deleuze.

Déjà-vu

Si des changements se font sentir, les réalisatrices restent néanmoins prudentes. D’autant que le discours prôné ces dernières années a un goût de déjà-vu pour certaines d’entre elles. « En 1997, on parlait aussi d’une nouvelle vague de femmes réalisatrices », se souvient la cinéaste française Catherine Corsini. « Il y avait autant de femmes que d’hommes dans le monde des courts-métrages, de l’animation etc. Mais les filles disparaissaient au fur et à mesure. Pour ma génération, j’ai une chance incroyable d’être encore là. Et aujourd’hui on parle de renouveau. » Jessica Hausner a fait le même constat dans son pays d’origine : « Quand j'ai commencé à réaliser, il y avait trois ou quatre femmes à mes côtés. Dans les journaux, on titrait "la nouvelle vague de femmes en Autriche". Rien ne s'est passé. Je suis la seule à avoir continué. » L’inquiétude de voir la mobilisation s’essouffler, comme cela a pu être le cas auparavant, est partagée par les associations. « Notre rôle en tant que réseau est de rappeler cette inégalité justement. Il y a tout un travail de soutien à faire auprès des institutions, des festivals etc»,  souligne Alessia Sonaglioni, de l’organisation European Women’s audiovisual network (EWA).

D'autre part, plusieurs barrières restent présentes. L'une d'entre elles se dresse lorsque l'on compare les budgets des films réalisés par les femmes et ceux des hommes. « Évidemment, il existe des cinéastes femmes. Mais elles se restreignent à un budget de réalisation précis. Dès que vous dépassez 4-5 millions, il n'y a plus personne », témoigne Émilie Deleuze. Selon les chiffres d'Eurimages, en 2015, le budget des réalisatrices européennes étaient en moyenne inférieur de 40 % à celui des hommes. Pour l’expliquer, les réalisatrices évoquent une possible auto-censure. Rachel Lang, qui présentait son premier long-métrage au Festival des Arcs, confirme : « C'est en cela que la femme est son propre ennemi. Il faut qu'elle puisse se dire, “oui je peux faire un film à 6 millions d'euros” ». Un obstacle sans doute lié aux nombreux préjugés auxquels doivent faire face les réalisatrices. Agnès Kocsis, cinéaste hongroise, explique : « J'ai mis beaucoup d’années à réaliser que pour être reconnue ou prise au sérieux, je devais prouver trois fois plus qu’un homme ce que je valais. »

It's a man's, man's, man's world

Les femmes sont également victimes d'inégalités salariales. En 2015, les réalisatrices gagnaient en moyenne 23 % de moins que leurs homologues masculins, selon les chiffres d'Eurimages. Même phénomène du côté des postes de direction : les femmes y sont moins représentées. « Elles sont jugées sur leur expérience et les hommes, sur leur potentiel », note Anna Serner, du Swedish film Institute. Pour y échapper, Jessica Hausner a choisi de créer sa propre société de production en 1999. « J'étais une femme dans un milieu d'hommes. A cette époque, cela signifiait ne pas pouvoir produire. Et ça ne change pas depuis les années 1960 : en haut, il y a les hommes et pour les assister, il y a les femmes. » Or, selon elle, la question du sexe ne change en rien la profession de réalisateur. À l’exception près de la maternité. « C’est difficile de prendre soin de son enfant en continuant à travailler. Très peu de femmes allient un environnement familial et financier ». Ce à quoi Agnès Kocsis a aussi dû faire face : « Un réalisateur célèbre, père de six enfants, était impressionné que je réussisse à faire des films en ayant un seul enfant. Mais en quoi ma situation serait-elle plus problématique que la sienne ? »

Alessia Sonaglioni, directrice du réseau EWA, complète : « Si son premier et son deuxième films ne marchent que moyennement, une réalisatrice ne sera plus soutenue. Pour les hommes, le problème ne se pose pas, même si leurs films ne rencontrent pas de succès au box-office ».  Ce que Houda Benyamina résume franchement : « Le jour où on aura le droit à la médiocrité, on aura la parité ».

Les « soft quotas » créent le débat

Pour pallier les inégalités de genre, certaines cinéastes défendent l'instauration de quotas. C'est le cas de Houda Benyamina, Caméra d'or au Festival de Cannes 2016 : « Si on avait le temps, on n'aurait pas besoin de faire des quotas mais là, on sacrifie encore une génération. Il faut qu'il y ait la parité dans toutes les commissions, que le Festival de Cannes soit présidé par une femme. On a un devoir, celui d’ouvrir nos bouches et de montrer les problèmes dans notre culture ». D’autres s’opposent à ce système contraignant, de peur de faire passer le sexe du réalisateur d'un film avant la qualité. Entre les deux positions, le principe de « soft quota » est parfois utilisé : à talent égal, un film réalisé par une femme est privilégié. Une méthode appliquée en 2016 pour la sélection du Festival des Arcs.

Mais si le débat semble être lancé, les actions concrètes peinent encore à s'amorcer. « La difficulté est de ne pas diffuser un discours trop ferme pour ne pas braquer les gens », note Geoffroy Grison de l'association Deuxième Regard. Conseillère de programme à l'unité Égalité de genre au Conseil de l'Europe, Cécile Gréboval ajoute : « Au sein d’un organisme intergouvernemental, une décision demande l'adhésion de tous les États membres. Or, ils ne sont pas tous prêts ». Pour accélérer le processus, une recommandation est en cours d'écriture et devrait être achevée en 2018 : « Il ne s’agit pas d’une convention, mais cette recommandation incarne un instrument fort sur lequel il sera possible de s’appuyer ». Le texte, qui est fondé sur la déclaration du Festival de Sarajevo, a pour ambition d'accompagner les associations et les organisations nationales sur la thématique des inégalités femmes-hommes. Le Festival des Arcs et la fondation Sisley mettront en place, en 2017, un observatoire chargé de regrouper, comparer et conseiller les centres nationaux du cinéma dans tous les pays européens. Les prochaines années seront sans doute décisives.