Le Puy de Babel

L'envers du décors

Article publié le 12 juin 2011
Publié par la communauté
Article publié le 12 juin 2011
Du 9 au 13 novembre, à Limoges au théâtre de l’Union, Thomas Quillardet et Jeanne Candel présentent leur version de « La Trilogie de la Villégiature » de Carlo Goldoni (auteur italien du XVIIIème). L’occasion pour vivre avec une troupe de théâtre les quatre jours précédant la première d’un spectacle.  Observer la communication, l’organisation du travail, la montée du stress.
Derrière les grands rideaux noirs, sous les costumes, se cache toute une humanité touchante, fragile et attachante.

    Les bouteilles de champagne se débouchent. Les rires, les félicitations, les embrassades succèdent à la réussite de la première. Dans les coulisses du théâtre ce mardi 9 novembre, l’euphorie semble générale. La compagnie Jakart travaille depuis le 15 septembre pour mettre en place ce projet. Le soulagement peut enfin s’exprimer.

    La pression et l’anxiété se ressentent lors de la dernière ligne droite. Six jours avant le jour J, un pan du décor s’endommage. Il s’agit d’un mur en bois mobile de 14 mètres sur 5, qui doit tomber sur scène au milieu du spectacle.  Les ateliers de construction du théâtre sont contraints de le réparer en urgence. Cyril Monteil, le régisseur général doit repenser le système. L’avant-veille de la première, tout semble rentré dans l’ordre.

Pourtant lors d’un filage (répétition intégrale de la pièce), l’inquiétude s’installe lorsque le mur ne tombe pas. Les câbles permettant de relâcher les fixations sont bloqués. Jusqu’au bout, l’équipe ignore si le mécanisme va fonctionner. Mais le jour du verdict public, déclic, le mur tombe. Tout le monde respire.

    Les soucis techniques peuvent influer sur les tensions entre les protagonistes du projet. Cyril Monteil et Alain Pinochet, responsable de l’atelier décors, ne collaborent pas en parfaite entente. Même lorsque les soucis vis-à-vis du mur semblent réglés et que l’heure est aux félicitations, les deux hommes en arrivent aux noms d’oiseaux. Pour le reste de l’équipe l’ambiance demeure joviale et familiale. Les blagues et les taquineries fusent dans tous les sens. A un acteur ne parvenant pas à articuler correctement la phrase « elle se meurt de curiosité », la comédienne Elizabeth Mazev lance un regard plein de compassion et envoie : « Il n’a pas fait d’études, le pauvre. » Le travail se construit la plupart du temps dans une véritable bonne humeur.

    La troupe reconnaît bénéficier d’un certain confort. Chantal et Cécile se chargent de préparer le ravitaillement. En guise de logement : un château XIXème siècle où toute l’équipe se retrouve. Le lieu se transforme vite en colonie de vacances. Une odeur de Yogi Tea (tisane à base de miel, cardamone, gingembre, poivre, cannelle, citron) recouvre celle de la cigarette. Le breuvage permet aux acteurs de déboucher leurs systèmes respiratoires et de soigner leurs voix. Le silence au château se rompt de temps à autre par le bruit du parquet sous l’impulsion des pas ou par de soudaines crises de rire d’acteurs en décompression. Le lieu reste avant tout l’endroit où l’équipe se repose. Le calme et la sérénité tranchent avec l’excitation qui se constate lors des répétitions à Limoges.

    La première approchant, le travail s’intensifie à tous les niveaux. L’atelier couture s’active aux finitions des costumes. L’équipe technique s’affole dans les péripéties des décors. La mise en scène tente de régler les derniers détails du jeu avec les acteurs. La fin du spectacle pose problème. Thomas Quillardet et Jeanne Candel la retravaillent plusieurs fois en changeant, en essayant de nouvelles dispositions. Jusqu’à la veille de la première, la scène est remodelée. Thomas explique : « Je bouge toujours les scènes peu de temps avant les représentations. Je travaille comme ça. » Avec les scènes à affiner, les filages et les notes (les retours des metteurs en scène) qui en découlent, les journées s’allongent. La fatigue, nerveuse comme musculaire, se fait sentir. La pluie et le froid n’arrangent rien. Les nerfs se tendent sensiblement.

Les acteurs au plateau. De gauche à droite : Aurélien Chaussade, Jan Peters, Olivier Achard, Pierre-François Pommier, Elizabeth Mazev, Maloue Foudrinier et Claire Lapeyre-Mazerat.

 

    Le dimanche soir, Olivier Achard, acteur exubérant et attachant, perd son sang froid. Pour relâcher un peu de pression et trouver de nouvelles pistes de travail, Jeanne et Thomas proposent un filage thématique. Les acteurs doivent jouer la pièce en ayant à l’esprit un personnage de dessin animé. L’exercice met très vite les zygomatiques à contribution. Les comédiens s’amusent en prenant beaucoup de liberté dans leur jeu, mais rapidement l’exercice s’épuise. La pièce s’éternise. A 23h30 le filage n’est pas terminé. Jeanne et Thomas décident de mettre fin à l’expérience, surtout qu’Olivier n’est par revenu sur scène. Quelques minutes plus tard dans les coulisses, Olivier laisse éclater sa colère. Il s’adresse à Thomas : « C’est stupide comme exercice. Il n’y a pas mieux pour tuer un projet et une équipe l’avant-veille d’une première. L’équipe technique est épuisée, je suis à bout, et vous ne le voyez même pas. Vous êtes nuls. » Jeanne a beau se justifier : « On a vu, c’est pour cela qu’on a arrêté. » Olivier ne se calme pas. Il continue même dans le minibus ramenant tout le monde au château même si le ton est plus léger : « On doit être corvéable à merci. Nous sommes tous de gauche, mais pour certains l’exploitation n’est pas un problème. » L’ambiance ne se réchauffe pas quand Jan Peters, l’acteur allemand qui conduit le véhicule annonce qu’il a écrasé une chouette. Certains s’amusent à voir dans l’incident un signe de mauvais augure. Heureusement, autour d’une collation, les tensions s’apaisent. La musique retentit. Quelques pas de danse enflamment la salle à manger du château. La convivialité reprend le dessus.

    Le lendemain, la répétition de la veille ne s’évoque plus que sur le ton de la plaisanterie. Au cours des notes, les metteurs en scène préfèrent mettre en avant les aspects positifs de l’expérience de la veille. Pierre-François Pommier conquiert tout le monde avec son interprétation de cow-boy viril. Il est invité à s’en inspirer pour jouer le personnage de Léonardo dans la pièce. A propos de l’altercation avec Olivier, Thomas se confie : « C’est familial, on s’engueule, on se réconcilie. On n’en a pas reparlé. Je préfère attendre que la première soit passée et ensuite on mettra les choses à plat. Mon rôle, c’est avant tout de rassurer les acteurs, de les mettre en confiance. » Le metteur en scène reste confiant sur le spectacle, il n’attend plus que le public : « J’espère que le spectacle plaira. J’attends les premiers retours, nous verrons. Les acteurs sont arrivés au point où il ne manque plus que le public pour les porter. »

    La répétition générale fait monter la tension d’un cran. Une centaine d’invités viennent voir cette avant-première. En coulisse, quelques petites tensions reprennent notamment sur une vaisselle qui n’a pas été faite. Cyril, le régisseur, s’énerve par rapport au timing. Le stress commence à s’installer. Les acteurs tentent de l’évacuer. Aurélien Chaussade masse le dos de Maloue Foudrinier, pendant que d’autres s’échauffent ou révisent leur texte comme Claire Lapeyre-Mazerat. Dans la salle, le public s’installe et Thomas explique la règle : « C’est une générale, il se peut que le spectacle s’arrête, reprenne. Des choses sont encore en réglage. »

Derrière le rideau, les comédiens enfilent des costumes  à mi-chemin entre la fantaisie et les habits d’époque. L’ensemble amène une fresque colorée, vivante et dynamique. L’ultime répétition se passe bien et les metteurs en scène semblent satisfaits. Les acteurs sont tendus, le public un peu froid et la fin de la pièce ne satisfait toujours pas. Malgré tout ils voient le spectacle prendre forme. La soirée se poursuit donc avec une ambiance réchauffée, dans un mélange d’apaisement et d’appréhension du lendemain.

Le jour tant attendu arrive. L’équipe semble au bout de sa fatigue, certains se lèvent de plus en plus tard, mais l’objectif permet de tenir bon. Ultimes répétitions, dernières notes, avant de laisser un peu de temps aux acteurs pour souffler. L’angoisse commence à se sentir partout dans le théâtre. Echauffements, relaxation, puis viennent les traditionnels cadeaux de première. Noël avant l’heure. Habillage, maquillage, « entrée du public dans cinq minutes » claironne Cyril. « Merdes » de rigueur prononcés dans l’équipe. Dernière frayeur, Olivier a oublié de faire sa mise, des accessoires manquent sur scène. Cyril règle le problème en urgence. Tout le monde est installé ou presque dans la salle. Marion Verstraeten peut faire son entrée sur scène. La pièce commence et les lumières s’éteignent progressivement dans la salle.

    Deux heures plus tard, la salle se rallume. Les applaudissements chaleureux du public donnent le ton, le pari semble réussi. Au pot de première organisé par le théâtre, Maloue montre sa satisfaction, d’autant plus qu’elle avoue avoir eu des doutes sur le projet. « Je me suis posé des questions sur l’identité de la compagnie qui avait jusque-là travaillé sur des textes contemporains. Je me suis demandé ce que nous, nous pouvions apporter comme valeur ajoutée au texte de Goldoni. Maintenant je suis rassurée », livre-t-elle dans un sourire. L’aventure ne se clôt pas ce mardi 9 novembre. La troupe continue son chemin après Limoges avec 14 représentations à Aubusson, Tulle puis Vanves en région parisienne.

    « Une famille part en vacances. L’excitation du départ pousse les personnages à la lisière de la folie. Ils ont des bouffées délirantes, s’insultent, pleurent. » Une description de la pièce faite par le théâtre de l’Union, qui peut faire penser dans une certaine mesure à la vie de la troupe. A force d’être au contact des mots de Goldoni, l’équipe a peut-être reproduit inconsciemment les attitudes des personnages de la pièce. Loin d’être une faiblesse, cela lui donne une dimension forte et fragile, belle et étrange, somme toute humaine. 

Reportage réalisé par Clément PARROT