Le Puy de Babel

Entretien avec Marcial Di Fonzo Bo

Article publié le 15 février 2010
Article publié le 15 février 2010
Vendredi 12 février, le lendemain de la deuxième d’Angelo, Tyran de Padoue à la Comédie de Clermont-Ferrand. Décor : le hall de l’hôtel Mercure, un tapis de neige dehors. Ambiance : sympathique, simple et détendue. Christophe Honoré s’attaque pour une de ses premières grandes mises en scène à une pièce de Victor Hugo peu connue et peu travaillée auparavant.
Quel sens cela prend-il de monter Angelo, Tyran de Padoue aujourd’hui ?

Cette pièce d’Hugo est un peu un manifeste pour le mouvement romantique. À sa création en 1835 ce n’était pas rien de faire ça, car dans la forme il y a un mélange entre le grotesque et le sublime. La pièce a été créée à l’époque pour deux actrices très connues, l’une issue du théâtre de boulevard, l’autre du classique. La première s’est retrouvée à jouer Catarina (la femme du podestat Angelo, ndlr), la seconde plus noble, dans le sens Comédie française, a endossé le rôle de la putain Thisbe. Tout cela a fait beaucoup de remous à l’époque. Aujourd’hui on s’en fout, ça ne produit rien de tout cela, au contraire on regarde ça comme une revisitation d’un texte classique. Donc tout ce qui est dit sur la tyrannie, Padoue, le paysage politique… tout cela n’a plus du tout l’impact, ni l’actualité nécessaire pour produire un quelconque bouleversement.

La pièce traîte surtout des dangers de l’amour et des rapports Homme/Femme?

En effet, là où la pièce est plus forte que dans son contexte historique, c’est plutôt dans les relations d’amour décrites et sur le statut de la femme qui n’a pas beaucoup changé. Cela questionne aussi sur l’asservissement. Qui est le plus tyran : Angelo ou l’amant Rodolfo ? Ces questions là sont toujours d’actualité. C’est là-dessus, je pense, que Christophe Honoré a inscrit sa mise en scène. Comme dans ses films il y a une obsession des parcours amoureux et des destins héroïques féminins.

Le questionnement sur le pouvoir et ses limites à travers le personnage d’Angelo est tout de même présent ?

Absolument, je trouve que là-dessus c’est encore une pièce moderne, puisque montrer cette facette du tyran avec ses failles, sa solitude, on n’avait pas l’habitude à l’époque. Et encore aujourd’hui ça reste étonnant cette tentative là, puisqu’on est habitué à des Berlusconi, à des Sarkozy et rarement on  imagine qu’il pourrait se mettre dans des états pareils s’il venait à être trahi par… Carla Bruni (rires). Après c’est du théâtre, une fiction, mais je trouve que cette vision du tyran est encore intéressante à entendre.

Après votre rencontre au cinéma sur son dernier film Non ma fille, tu n’iras pas danser, c’est la première fois que vous travaillez au théâtre avec Christophe Honoré. Quels enrichissements tirez-vous de cette collaboration ?

Pour moi, le théâtre classique était une vraie question avant de rencontrer Christophe, en tant qu’acteur et citoyen français. Je suis né en Argentine, je n’ai donc pas grandi dans la culture française. Comment continuer à faire entendre le théâtre classique ? Je me suis souvent confronté à cette question et je n’avais jamais trouvé la bonne réponse. Donc quand Christophe m’a proposé de jouer Victor Hugo, je me suis dit c’est peut-être l’occasion. Christophe venant de la littérature, du cinéma, il n’a pas ce poids souvent lourd des gens issus du théâtre. Ceux-ci, quand ils font du théâtre classique, mettent une lourdeur qui s’inscrit tout de suite sur les spectateurs, la scène, les acteurs. Très rarement, j’ai été transporté par la question du théâtre classique aujourd’hui. Avec Christophe j’ai été complètement comblé par la réponse, donc je suis très content de participer à ce projet. Maintenant  la question  peut se poser autrement. Face à un public de scolaires amenés par la main de leur prof, ce n’est pas du tout la même chose. Il y a cette question du legs, de la transmission.

Ressentez-vous un regard neuf de Christophe Honoré, par cette ambition  de concilier la forme classique du théâtre de Hugo avec une fraîcheur, une modernité ?

Le texte est de toute façon inscrit dans une époque avec des domestiques, une organisation de la société… Après je trouve que c’est une pièce à part dans le théâtre de Hugo dans le sens où elle est moins historique, quelque part moins lourde. Le peu d’historique qu’il y a, on s’en fout un peu, Venise, le Conseil des dix… Donc ça n’était pas très difficile de passer un peu au-dessus. Après, la réussite de Christophe pour moi, c’est d’inscrire une légèreté au même niveau qu’une grande gravité. Hugo parle de ce mélange entre le grotesque et le sublime qui devrait animer le théâtre, c'est-à-dire que le sublime ne peut pas arriver comme ça, il faut qu’il s’inscrive dans la trivialité. Christophe a évité aussi de chercher absolument l’équivalent d’aujourd’hui, et c’est là que le spectacle est réussi puisqu’on se pose des questions sur le texte et non pas : « Est-ce que c’est actualisé ? » ou « Est-ce que Hugo est respecté ? » ; car après il y a aussi les intégristes qui s’approprient Hugo et qui refusent que l’on rajoute une virgule, il y a des fous. J’ai l’impression qu’avec le spectacle, on n’est pas dans ces polémiques là, et que du coup on entend la pièce au bon endroit.

Pensez- vous qu’il est absoluement nécessaire pour faire entendre le sublime, d’utiliser le burlesque afin de percer les défenses du public ?

En tout cas, c’est là qu’on voit que la pièce est d’une grande actualité puisque ça marche. Après, je ne suis pas sûr que ce soit la seule manière d’accéder au public pour lui apporter la beauté et la poésie. Je pense qu’il y a d’autres façons, dont certaines n’ont pas encore été inventées. Mais là-dessus on voit que Hugo était un homme très moderne, visionnaire. Je peux en témoigner, c’est incroyable de voir une salle de mille personnes rire très franchement, et d’une page à l’autre basculer dans une écoute extrêmement tendue. Cette espèce de bascule fonctionne et c’est jouissif à jouer.

Qu’est-ce qui vous a séduit dans le personnage d’Angelo quand Christophe vous a proposé le projet ?

Pour être sincère, je n’ai pas accepté à cause de ce rôle, c’était surtout cette question du théâtre classique qui m’importait. Après c’est cette idée de montrer un personnage apparemment puissant et fort. Ce n’est pas du tout le rôle central, malgré le titre, c’est le mot « tyran » qui est important dans le titre, avec toutes les variations autour de la tyrannie.

Angelo ne se fait-il pas écraser par ces deux femmes qui l’entourent, à savoir Catarina et la Thisbe ?

Je pense que c’est plutôt le drame qui se focalise autour du destin de ces deux femmes, et autour du trio amoureux avec Rodolfo. D’ailleurs, c’est très étonnant de voir comment le personnage d’Angelo sort par une porte, puis on ne le voit plus, on n’entend plus parler de lui, on s’en fout complètement. Ça m’a fait bizarre, et puis je me suis dit, après tout, pourquoi devrait-il avoir une fin ?

Angelo se retrouve bien seul et inspire presque de la pitié ?

Je pense que c’est une peu l’idée. Il est le maillon d’une chaîne de pouvoir extrêmement écrasante. On sent l’écriture de Hugo très influencée par le théâtre shakespearien, notamment sur ces questions de pouvoir. Si Angelo inspire de la pitié, c’est plutôt bon signe, cela fonctionne.

La pièce nous interroge aussi sur ce que l’amour peut finalement nous apporter ?

Exactement, d’ailleurs Christophe a changé la fin du texte puisque dans l’original, quand Catarina se réveille Rodolfo apprend en direct pendant que l’une meurt, ce que l’autre a réellement fait. Dans la version de Christophe, Rodolfo part et ne l’apprend pas. Ensuite, avec le film, on voit bien l’impossibilité de s’aimer après ce qui s’est passé. C’est une chose qui est dans la pièce, mais Christophe le montre de manière plus actuelle avec ce film qui se passe au Lutécia à Paris, du coup c’est sûr que c’est très précis, c’est clairement dit de l’impossibilité de s’aimer. Avec le film, c’est une fin plus ouverte et en même temps plus poétique. Après le « Je meurs, vivez ! » de la Thisbe, le public bascule avec ce regard que l’on porte au cinéma. Le spectacle passe alors par une sorte de filtre qui permet de reposer un peu les pieds sur terre, et ça je crois que c’est très agréable. Et surtout cela ouvre un peu plus sur le sens et sur la question qui est posée à la fin, tout en étant fidèle à Hugo.

Quels sont vos projets dans les mois à venir ?

Je finis la tournée d’Angelo vers la mi-mars. Ensuite je suis en train de préparer un spectacle avec Claire Diterzi qui est une chanteuse. On travaille dessus depuis deux ans et cela va s’appeler Rosa la rouge, c’est inspiré de la figure de Rosa Luxembourg. On va jouer à Paris au mois de mai, et on va tourner le spectacle un peu partout, mais pas encore à Clermont-Ferrand.

Propos recueillis par Clément Parrot