La Parisienne

Sous le quai de Jemmapes, la bataille

Article publié le 5 décembre 2010
Article publié le 5 décembre 2010
Dans certains canards français, on parle souvent des noms de rue qui se rappellent douloureusement à notre mémoire collective, pour lesquels des rubriques "Débaptisons-les" leur consacrent une pendaison littéraire ! De mon côté, j'ai décidé de reprendre le même concept, mais pour expliquer l'histoire de Paris.
Quand on y songe, chaque rue a une histoire, et c'est d'autant plus vrai à Paris, où le positionnement de rue, d'avenue, de station de métro, de place, n'est pas dû au hasard, mais illustre les divisons qui ont jadis (et encore un peu aujourd'hui) marqué la société française.

Plus que la division rive gauche/rive droite que nous laisserons aux existentialistes en retard, je suis plus sensible à la division ouest/est, qui marque la bonne vieille fracture droite/gauche française! A l'est de Paris, on retrouve la place de la République, de la Bastille, de la Nation, qui rappelle les maîtres mots de l'histoire mouvementée de l'édification de la République française. Et si l'on continue, on est proche des stations Jaurès, Bolivar, Stalingrad, Colonel Fabien qui font appel à la mémoire plus militante voire communiste !

A l'Ouest de Paris, on retrouve les stations Opéra, Saint Augustin, Porte d'Auteuil, Invalides, Varennes, Champ-Elysées Clemenceau, Les Tuileries, Place Vendôme, Ségur… qui font appel à la mémoire monarchiste, bonapartiste, ou simplement bourgeoise. Pour ma part, je me suis attardé sur le quai de Jemmapes, qui se situe dans le Xème arrondissement. Si ce terme se rapporte bien entendu à l'histoire de France, il concerne directement et également l'histoire tumultueuse de la Belgique une fois !

Revenons au 6 novembre 1792, lorsque 40 000 hommes viennent de se rallier aux idées révolutionnaires. En gagnant une dure bataille contre l'armée autrichienne, les volontaires wallons républicains ont remporté la première victoire de la république, après celle de Valmy ! Cette victoire de Jemmapes permet la libération des anciennes Provinces-unies sous domination autrichienne, et l'ensemble du territoire passe sous contrôle français, c'est le début des républiques sœurs ! C'est suite à cette victoire que le département de Jemmapes est créé et que les idées révolutionnaires se diffusent sur ce territoire.

Cette bataille aurait pu sombrer dans l'oubli sans l'intervention d'un bourgeois humaniste du nom de Jules Destrée, converti au socialisme à la suite de la répression du mouvement ouvrier en Belgique. Il inaugure sur le site de la bataille un petit monument étoffé d'un coq gaulois qui rappelle l'ancienne présence des maudits français ! Cette drôle de colonne prend une toute autre tournure, lorsque M. Destrée évoque le sort fait à la Wallonie à ce moment-là, accusant ce côté-ci de la Belgique d'être sous la coupe de leur voisin flamands : "nous sommes des vaincus, et des vaincus gouvernés contre notre mentalité" jugeant la mentalité flamande de réactionnaire.

Aujourd'hui encore, pour les historiens en herbe belges, Jemmapes est devenu un symbole de l'identité wallonne. Comme l'a écrit la politologue Anny Dauw "il ne peut être question d'une identité culturelle de type ethnique où l'accent serait mis soit sur une histoire commune, soit sur une langue commune soit encore sur un caractère commun. Il s'agit d'une véritable identité culturelle où l'accent est mis sur "une volonté" des personnes. Car ce qui est important dans la tradition française, ce n'est pas ce que les gens sont, mais ce qu'ils veulent".

Peut-être que derrière l'inextricable problème belge, se cache un peu de mémoire qui pour le coup n'est pas collective, et c'est peut-être pour ça que les belges n'arrivent pas ou plus à s'entendre. Bien sûr nous souhaitons tous la stabilité du royaume belge, mais ce petit exemple que j'ai découvert par hasard pourrait être un tout petit élément explicatif du spectacle édifiant que les autorités belges nous donnent en ce moment, illustrant le fossé grandissant de deux mentalités qui n'arrivent plus à se comprendre.

A bientôt pour de nouvelles aventures. Au sommaire du prochain épisode, je compte vous faire part de mes pensées cinglantes sur la rue Joseph de Maistre. Ça va saigner !