La Lettre Persane

Alep est le Guernica du XXIe siècle

Article publié le 3 octobre 2016
Article publié le 3 octobre 2016

Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault a pris la parole la semaine dernière à l'école des affaires internationales de Sciences Po à Paris, au sujet de la crise Syrienne. Il a parlé d’Alep comme le Guernica du XXIe siècle :

La Syrie est un pays martyr. La ville d'Alep pourrait bien devenir le symbole de cette crise qui n'en finit pas de produire ses effets catastrophiques, j'ai appelé cela le Guernica du XXIe siècle.

Quant au peuple syrien, quel choix lui reste-t-il ? La fuite. C'est ce à quoi les pays voisins et l'Europe assistent depuis cinq ans, avec bientôt près de la moitié de la population aujourd'hui jetée sur les routes de l'exil ou déplacée.

La mort. Et les morts se comptent déjà par centaines de milliers dans ce conflit qui se compare, à l'échelle de ce peuple, aux plus sanglantes des guerres du siècle dernier.

La radicalisation. C'est ce qui se produit malheureusement pour certains groupes rebelles qui, face à la violence systématique d'Assad, sont conduits à se rapprocher des groupes terroristes. C'est un cercle vicieux que les soutiens de Damas nourrissent en connaissance de cause pour amener la Syrie à un face-à-face morbide entre deux barbaries : celle du régime et celle du terrorisme.

Ni le régime d'Assad, ni Daech, ni al-Nosra, la filière syrienne d'al-Qaïda, ne s'embarrassent du moindre principe dans ce processus mécanique et barbare d'élimination des populations qui pensent différemment, qui prient différemment ou qui les gênent parce qu'elles se trouvent au mauvais endroit. C'est le spectacle hideux de la pire cruauté dont l'homme est capable. Il se déroule là, de l'autre côté de la Méditerranée.

Que faisons-nous, depuis les cinq années que dure ce conflit ? Nous avons été faibles collectivement, il faut oser le reconnaître, et je le fais devant vous. La paix aurait peut-être pu revenir si - collectivement, je le répète - nous avions su créer une coalition suffisamment forte pour frapper les auteurs des attaques chimiques de la Ghouta, à l'été 2013. À l'époque, nous, la France, le souhaitions. Mais certains pensaient ce conflit bien lointain et insuffisamment lié à des intérêts vitaux. Les États-Unis ont hésité. Les Britanniques ont renoncé. Nous avons assisté depuis aux conséquences de ces doutes. La guerre en Syrie a généré un flux massif de réfugiés, qui sont devenus notre problème. Elle a favorisé l'émergence d'un foyer de terrorisme international sans précédent, qui sert de base arrière ou de source d'inspiration à des attentats partout dans le monde.

Aujourd'hui, cette guerre de Syrie sert à la Russie pour s'affirmer en tant que puissance, pour illustrer sa capacité à tenir tête à une coalition qui n'est pourtant aucunement dirigée contre elle. Or la Russie, en soutenant et en encourageant Assad, prend non seulement le risque d'être complice de crimes de guerre, elle contribue aussi à une entreprise qui déstabilise le reste du Moyen-Orient, qui déstabilise la Turquie, qui déstabilise l'Europe et qui pourrait finir par l'atteindre elle-même.

À ceux qui, jusqu'à Paris, nous disent depuis plusieurs mois qu'il suffit de se ranger derrière Moscou pour régler le problème syrien, je réponds : vous vous trompez. Voyez le résultat des efforts de John Kerry qui a essayé, inlassablement et avec sincérité, de négocier une trêve avec Sergueï Lavrov, en échange d'une coopération dans la lutte contre Jabhat al-Nosra. Cette trêve n'a tenu que quelques jours et le régime syrien a repris sa marche vers Alep, avec l'assentiment et le soutien de la Russie et de l'Iran.

Il faut donc avoir le courage de la lucidité, en reconnaissant que le monde fait face, en Syrie, à l'une des pires situations qu'il ait connu depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Faut-il pour autant se résigner ou s'enfermer - et laisser Moscou s'enfermer - dans une nouvelle confrontation, où les marges de chaque empire seraient de nouveau sacrifiées à la volonté de puissance des grands ?

La Syrie ne peut plus attendre. Nous ne devons plus attendre. Il faut que cessent les combats, d'abord à Alep. C'est ce que nous nous efforçons, en ce moment même, d'obtenir au conseil de sécurité des Nations unies, qui est réuni au moment où je vous parle. J'ai aussi proposé, la semaine dernière, à New York, un mécanisme de contrôle pour assurer un suivi collectif du cessez-le-feu, seul de nature à créer la confiance qui fait si cruellement défaut. Il faut que l'aide humanitaire parvienne aux populations, qui en sont démunies parfois depuis des mois. Il faut ensuite qu'un processus politique reprenne enfin afin que la Syrie puisse se donner les chances d'un avenir en paix. Cet avenir est possible. Il est nécessaire si l'on veut que la communauté internationale concentre toutes ses forces dans la lutte contre le terrorisme.

Avec la Syrie, le monde est à un moment de vérité. L'équilibre des puissances dans le monde et l'avenir de notre système international sont aussi en jeu.