Garage à beats

Saint-Michel : « On revendique la délicatesse »

Article publié le 15 novembre 2013
Article publié le 15 novembre 2013

Le duo electro-pop français, Saint-Michel vient de sortir son album Make Love & Climbing chez Sony. Avant d'être une bombe érotique, cet album est surtout le fruit d'une rencontre passionnée entre deux musiciens que les stéréotypes rendaient impossible. Interview au long cours. 

cafébabel : Dans votre autobiographie, il y a cette phrase « tout les séparait ».

Philippe Thuillier : Faut-il encore commenter ça, vu le niveau de cliché de la phrase ? Ce n’est pas des conneries mais il y a un côté cliché à nous présenter comme ça. C’est vrai que nous sommes culturellement opposés et pourtant on s’entend super bien. Puis Emile, est tout le temps à Versailles désormais.

Emile Larroche : Aujourd’hui il y a plus grand-chose qui nous sépare, à part un train. Roh la phrase débile.

cafébabel : Pourtant, c’est vrai, vous êtes issus de milieux très différents.

Philippe : On ne sait pas à quel point c’est cliché de le défendre comme ça. On n’en a rien à branler en fait. Le concept est drôle mais il atteint vite ses limites. Pour le dire vite, Milou est d’une famille de gauche, de théâtreux. Et moi, je suis issu d’une famille d’ingénieur versaillais, catho, de droite.

cafébabel : Un côté bourgeois que tu as essayé de fuir toute ta vie ?

Philippe : Rien que le fait de vouloir faire de la musique à Versailles, c’est une envie de se détacher. Je refusais d’entrer le moule à la Versaillaise. Parce qu’il y avait une place pour moi dans la vie versaillaise. 

« la musique c’est la drogue »

cafébabel : Cette enfance, était-elle vraiment stéréotypée ?

Philippe : Famille très classique. Le dimanche à la messe. Scout d’Europe. Habillé chez Cyrillus, comme mon frère jusqu’à l’âge de 10 ans, tous les jours. Flanelle, petite bretelle, chaussette Burlington en haut du mollet et mocassins vernis. Voilà le tableau.

cafébabel : Et donc un beau jour tu dis à tes parents « je vais faire de la musique »…

Philippe : ça a été le choc mais j’ai eu une chance terrible. C’est contradictoire mais c’est la chance de ma vie : mes parents se séparent quand j’ai 12 ans. C’est la putain de chance de vie ! Ce n’est pas cool sur un tableau familial, ça a foutu une merde énorme mais personnellement, ça m’a permis de choisir ma vie. Malgré ça, ma famille m’a quand même cassé les couilles jusqu’à très récemment. Jusqu’à la professionnalisation. Quand je suis allé voir mon père en lui disant « écoute papa, là ça commence à bien aller, puisque aujourd’hui j’ai signé un contrat avec Sony/Columbia. Genre merde, reconnais-le ! Je suis pas en train de te dire que dimanche aprèm, on va boeuffer avec les potes dans la cave. » Donc à un moment donné, ils ont fini par l'accepter. Mais ils acceptent avec un degré d’inquiétude monstrueux genre « la vie que tu t’apprêtes à mener c’est malsain et dangereux. »

cafébabel : Malsain, carrément ?

Philippe : A 12 ans, quand je dis que je veux faire de la guitare on m’a répondu « la musique c’est la drogue ». Ça n’a pas manqué puisque j’ai été le premier à fumer des pétards dès que ça a été possible. Les Versaillais ont une vision très stéréotypée du reste du monde. C’est : « tu vas faire de la musique, tu vas être un rebelle, un salle gosse ». Je suis tombé en plein ridicule. J’aurais bien aimé éviter ce débat là. Je n’étais pas non plus en train de cramer des bibles en pissant dessus.

cafébabel : Et toi Emile, c’est tout le contraire ?

Emile : Exactement. Toute ma famille fait du théâtre. J’ai juste fait le choix de faire de la musique. Mon côté rebelle, c’est peut-être ça : de n’avoir jamais fait de théâtre. Mais je n’ai jamais eu aucun problème. Mes parents m’ont toujours poussé à faire ce que j’aimais. Ils m’ont juste cassé les couilles quand je ne bossais pas assez en cours.

cafébabel : Ah. Tu n'as jamais été une foudre de guerre à l’école ?

Philippe : Putain non.

Emile : Si si attends, j’ai jamais été mauvais à l’école !

cafébabel : Tu ne jouerais pas un peu au grand frère Philippe ?

Philippe : Si, grave. Les gens ne le savent pas mais c’est moi qui regarde ses bulletins aujourd’hui. Je lui fais une formation d’ingénieur du son et Milou, niveau scolaire ce n’est pas ça. Il a vite compris qu’être avec une gratte à la maison pour chercher des grilles d’accords, c’était peut-être plus cool que de se faire chier avec de l’électronique. Et du coup, moi qui pensais que la vie, ça ne pouvait pas être aussi facile que ça, je lui casse les couilles. Et je prends du coup ce rôle de grand frère formateur.

cafébabel : A quel point il te casse les couilles ?

Emile : Vraiment beaucoup. Mais en même temps ce n’est pas que ça. C’est plus que positif. Je tire plein de choses de notre relation. Il fallait bien que j’apprenne à faire quelque chose dans ma vie.

Philippe : Donc on est dans ce petit rapport là. On s’amuse aussi pas mal. Même si, ça nous agaçouille (sic). Souvent on en rigole et on calque ça sur le modèle grecdu vieux sage et de l’élève.

Sécession, lune de miel et Chimène Badi

cafébabel : Votre premier rencontre, c’était au sein du premier groupe de Philippe –Milestone – que toi, Emile tu as rejoint sur la fin. T’étais fan de ce groupe n’est-ce pas ?

Emile : Non ce n’est pas pour ça. L’ancien guitariste, Pierre-Antoine, était mon prof de guitare. Au bout d’un an, on est devenu pote. Il m’a parlé de ce groupe qui cherchait un guitariste et voilà.

Philippe : De notre côté, on a hésité pendant très longtemps. Il était très jeune (17 ans, ndlr) et il s’est pointé à la première répèt en mode baggy, casquette de travers. Dans une stylistique vachement éloignée de la nôtre, celle du jeun’s parisien un peu branché. On s’est demandé « est-ce qu’on va se comprendre ? ». Et finalement, 6 mois plus tard, Emile et moi on était comme cul et chemise. Du coup avec les autres, tout est devenu hyper-compliqué. On en est venu à avoir des rapports de vieux con. Alors qu’avec Emile, tout devenait clair, net. Faire un truc tous les deux nous est apparu comme une évidence. Milestone devenait étouffant. Et moi, perso, mon seul bol d’air frais c’était de me tourner vers Emile qui renvoyait de l’envie de l’énergie, de la pêche. Que ce soit pour aller fumer un pétard ou sortir un synthé. Donc très naturellement, je passais des coups de fil à Emile en cachette en lui disant « vas y, on se voit demain sans les autres ».

« Les Versaillais ont une vision très stéréotypée de la musique. J’aurais bien aimé éviter ce débat là. Je n’étais pas non plus en train de cramer des bibles en pissant dessus. »

Cafébabel : Une sorte de putsch en fait ?

Philippe : Attends, c’est moi qui a fondé le groupe et là les mecs me tombaient dessus en disant « t’es un leader de merde, le groupe ne marche pas à cause de toi ».

Cafébabel : Comment s’est passée la suite ?

Philippe : On a monté le premier EP de Saint-Michel en faisant tout l’inverse de Milestone. Milestone c’était un groupe vachement influencé par Radiohead et Sigur Ros, donc des tempos lents en trois temps. Le truc, c’est qu’on aimait vraiment la musique. On est vachement déçu de ne pas avoir amené Milestone plus loin, de ne pas avoir réussi à décrocher le moindre partenariat professionnel.

cafébabel : Mais vous avez vraiment essayé ?

Philippe : Pendant 7 ans ! Au bout d’un moment, on en pouvait plus. On était 5 mecs à poil dans le désert. Je ne comprends pas pourquoi Milestone n’a pas intéressé plus de gens et ça me fout en colère.

Philippe : En tous les cas, Saint Michel a très vite marché, porté par le titre « Katerine » sur le premier EP. Ça ne vous a pas mis trop de pression au moment d’enregistrer l’album ?

Philippe : Si, un peu. Surtout qu’on avait fait l’EP dans de supers conditions. Avec Saint-Michel, tout est allé très vite. Du temps de Milestone, on jouait dans des rades à Paris où il y avait 3 pelés avec des Kros qui gueulait « ah ouais, c’est cool ». Là, on a direct fait la première partie de Revolver dans une Maroquinerie pleine à craquer. On avait passé 7 ans à défendre un projet, personne n’en avait rien à foutre. Et là, en 4 mois, champagne !

Saint Michel - 'Katerine' 

cafébabel : Dans quelles dispositions vous avez enregistré le disque de Saint Michel ?

Philippe : L’EP, on l’a fait tranquillement parce qu’on était en réaction à Milestone. Avec eux, on avait le meilleur batteur de jazz du monde, mais personne n’en avait rien à foutre donc on l’a remplacé par une boîte à rythme. C’était vraiment un groupe de musiciens et on le revendiquait. Pour rien au monde, on aurait ramené un ordinateur. Avec Saint Michel, on a tout changé. On était dans un concept d’efficacité surtout pour l’EP où on était libéré de toute pression.

D’ailleurs je suis allé voir un producteur avec les premiers morceaux de Saint Michel mais pour essayer une dernière fois de défendre Milestone. Le mec écoute tout Milestone puis très poliment il me fait : « c’est cool, c’est propre mais j’ai qu’un mot en tête : c’est Radiohead. Donc je ne saurai pas quoi en faire. Merci. Au revoir. » Je me lève, dégoûté. Je pars. Je reviens en lui disant « excusez-moi je peux vous faire écouter 2-3 trucs ». Et là, je leur fait écouter « Katerine » et contre toute attente, le mec kiffe. Il a réécouté 3-4 fois, et m’a dit « ok banco ! » puis « tu reviens dans deux mois avec ton pote et un EP solide. 

Deux mois après, alors qu’il était en studio avec Chimène Badi, on lui fait écouter et il nous dit « franchement c’est super les mecs ».

« Dès 8h du mat’ au studio ICP, j’avais une gaule innommable. Ça sentait bon, t’arrivais dans un truc en bois trop classe avec des canapés en cuir trop stylés et dans une atmosphère de semi-pénombre où seulE la console est éclairée. En tant qu’ingé son, c’est aussi beau qu’une belle meuf.»

Puis pour répondre à ta question - 25 minutes plus tard - l’album on l’a fait sous pression. D’autant plus qu’on devait aussi assurer les premières parties des concerts de The Do, Django Django, Tellier…avec des allers retours entre Paris et la province qui nous empêchaient de bosser à fond dessus.

Cafébabel : Vous avez en partie enregistré l’album, dans une maison de campagne, dans les bois ?

Philippe : On a enregistré des morceaux dans le Loiret parce que le père de Milou a une maison de campagne là-bas. Il a un grand hangard puisqu’il fait de la scénographie avec une acoustique incroyable. Puis il se trouve que grâce à notre signature chez Sony/Columbia, on a le droit à des moyens dont l’accès à un studio énorme : ICP à Bruxelles. Au bout de 2 jours, les mecs m’ont filé les clefs, m’ont montré comment mettre l’alarme le soir etc…On se retrouvait le soir tous les deux, dans tout ICP. ICP, c’est Johnny Halliday, Indochine, Bashung, Noir Désir…des références bien, des moins bien. Une chose est sûre : c’est une usine à gaz là-bas. Et on se retrouvait jusqu’à 5h du mat’ à se descendre des Cocas en caressant une vieille Gibson des années 70. Il y a un magasin dispo sans surcoûts, c’est le truc d’ICP. Une bagatelle de 80 guitares, 70 amplis grattes, toutes les batteries du monde. Dès 8h du mat’, j’avais une gaule innommable. Ça sentait bon, t’arrivais dans un truc en bois trop classe avec des canapés en cuir trop stylés et dans une atmosphère de semi-pénombre où seule la console est éclairée. En tant qu’ingé son, c’est aussi beau qu’une belle meuf.

« Phoenix, Air, ça nous agace un peu »

cafébabel : En termes de répartition des rôles, ça se passe comment ? Qui fait quoi ?

Emile : Moi je fais toutes les basses, Philippe fait toutes les batteries et toutes les voix.

Philippe : Après, on partage tout le reste. Comme on est à 2, on a un peu de temps pour débattre.

Cafébabel : Avec 10 ans de différence d’âge, avez-vous des influences musicales différentes ?

Emile : Oui et non parce qu’on écoute tous les deux de la musique d’une époque où nous n’étions, ni lui ni moi, pas encore nés. Les Beatles

Philippe : Le truc intéressant c’est qu’après, chacun recoupe la musique avec ses propres filtres. Et le truc le plus surprenant dans tout ça c’est qu’on aurait tendance à penser que parce qu’il est le plus jeune, Milou va écouter plus de musique actuelle. Pas du tout. Il écoute des trucs très anciens que je n’ai jamais écoutés, comme du jazz. Il a 20 piges, et ça m’impressionne beaucoup parce qu’à son âge, il peut taper son bœuf tranquille au duc des Lombards (bar parisien très connu pour ses concerts de jazz, ndlr)

cafébabel : Vous avez labellisé le groupe « Versaillais », pourquoi ?

Emile : on n’a pas eu trop le choix en fait. C’était logique d’un point de vue marketing. C’était plus facile pour s’insérer dans une scène qui existait déjà.

Philippe : Moi je suis vraiment Versaillais, donc ce n’est pas qu’un pipeau marketing. 

cafébabel : Beaucoup de musiciens versaillais cultivent une certaine idée de la bourgeoisie. Avez-vous décidé d’entretenir cette image là ?

Philippe : Non, on en a marre. Ça nous amuse en fait. Quand tu vois Phoenix ou Air, ils crachent à mort sur la ville. Pourtant, ils jouent à Rock en Seine devant la galerie des glaces. Ça, ça nous agace un peu. Faudrait choisir les mecs.

cafébabel : La musique versaillaise cultive aussi une approche particulière de la sensualité. C’est le cas chez vous aussi ?

Philippe : Je suis d’accord mais est-ce que la musique versaillaise ne serait pas chiante si elle n’était pas un peu sexuelle ? Je pense qu’il y a un côté naturel à ça. On est des gens qui font un truc assez délicat, assez précis, dans le détail. Bref, ce truc bourgeois qui t’amène à faire des choses sensibles. Je pense aussi qu’à un moment donné ça semble très important de l’équilibrer avec autre chose. Et comme on ne peut pas l’équilibrer avec du gros son – on est pas Katie Perry ou Lady Gaga – on s’inscrit dans un caractère un peu érotique, un peu sensuel, sexuel.

cafébabel : Cette démarche, n’est-elle pas élitiste ?

Emile : Je ne pense pas, on fait juste quelque chose de délicat en prêtant attention aux détails.

Philippe : On ne se retrouve pas dans ce truc d’intelligentsia pop. Par contre, on revendique un certain sens du détail. On revendique la délicatesse, le fait d’aller chercher des gens sans tomber dans une efficacité vulgaire. On essaie de s’interdire de le faire, c’est peut être là où on est versaillais : dans le fait de designer ce qu’est le bon goût et ce qu’est le mauvais goût. 

A écouter : Saint Michel - Make Love & Climbing (Sony/Columbia)

Saint Michel sera en concert le 12 décembre prochain à Paris, à la Maroquinerie. Retrouvez leurs dates de tournée ici