EU-TOPIA ON THE GROUND

Dublin : entre les ciseaux et les cordes  

Article publié le 17 septembre 2013
Article publié le 17 septembre 2013

Dublin est une ville pleine de vie, il y a un musicien à chaque coin de rue, un concert sur le point de commencer dans chaque bar ou quelqu’un qui accorde son violon en attendant le bus, qui est ici à deux étages, bleu et jaune.

Voilà le côté aimable de Dublin, le côté cosmopolite, celui qui invite à se promener et écouter ses sonorités. Car Dublin a une odeur d’herbe, de bistrot, et de mer, des sons de rock’n’roll, de blues, de folk et de mouettes, un goût de whisky et de bière brune. Mais la ville peut aussi s’avérer être incommodante, agressive pour le visiteur. Les murs du centre-ville sont placardés d’affiches anti-avortement peu agréables, laissant clairement entendre qui sont les bons et qui sont les méchants. Discuter avec un habitant à Lord Edward Street, en plein centre historique viking de Dublin, de la nouvelle loi avortement qui a été votée, que celui-ci soit tout à fait contre, et que quelques minutes plus tard deux autres voisins se joignent à la conversation en ayant des opinions totalement différentes, est une bonne photographie du pouls politique actuel de la ville. Parce que, comme beaucoup de monde, les Irlandais aiment parler, donner leur avis et discuter vivement de tout ce qui se passe.

La statistique baisse, la rue s’en ressent

La vérité, c’est qu’il existe un malaise chez une partie de la société irlandaise, la partie progressiste s'entend. Le gouvernement a décidé de faire des coupes budgétaires, à grands coups de ciseaux et n’a rien trouvé de mieux que de les appliquer aux budgets de l’Education pour l’année à venir. Idée de génie pour le futur du pays et le développement des plus jeunes, pensent certains. Les effets de ces coupes, n’importe qui peut les imaginer : annulation des subventions allouées à la maintenance des écoles, restrictions à l’embauche d’auxiliaires pour les élèves qui ont des besoins particuliers, augmentation du ratio professeur-élèves au primaire et au secondaire… Bref, c’est au total pratiquement 20 acquis sociaux que le gouvernement entend sabrer, selon John Holoan, responsable de la communication de l’ONG pour l’Education, Educate Together.

Les chiffres parlent, et en général, ils sont objectifs. Les nombres se laissent moins que les autres prendre en otage par la parole d’un politique ou d’un média orienté. Si une société ne mise pas sur sa propre éducation, sur sa propre culture, quel genre de futur l’attend ? Dans le secteur institutionnel irlandais, les optimistes ne sont pas nombreux. Une vision qui contraste, certes avec la joie manifeste des rues de Dublin, mais qui vous rattrape par le col lorsque vous retrouvez les sols recouverts de moquette, des costards et des poignées de mains hypocrites. « L’austérité en Irlande fait particulièrement de mal à la société irlandaise. C’est parce que les autorités voient d’abord le pays comme une économie et ensuite comme une société. Pour l’éducation, cela suppose que l’argent est plus important que le futur des jeunes », regrette le professeur d’anglais, d’histoire et de sciences politiques, Fintan O’Mahony.

Fintan me rappelle que le salaire des profs a diminué de 14 à 20%, que leur moral est au plus bas. Que les jeunes ne voient pas d’autre débouché que la fuite et la recherche d’un travail où que ce soit. La mondialisation n’a pas encore réussi à nous faire croire que gagner sa croûte est plus facile ailleurs. Qu’on nous prévienne si elle y arrive. « Je pense qu’il y a toujours de l’optimisme chez les jeunes irlandais, cependant, il y a encore beaucoup à faire pour aider les jeunes à avoir un emploi stable, c’est vital pour leur estime de soi et leur perspectives futures », précise John. Autrement, qu’est-ce qu’il leur reste ? Ici, il semblerait que celui qui ne va pas dans la rue avec une guitare à la main, ou un ukulélé se barre dans un autre pays à la recherche d’une vie meilleure. 

Sauter le pas

Dans l’un des cafés des alentours de Dawson Street, on peut se faire une idée de ce que réprésente Dublin pour les jeunes. Là, entre étudiants et touristes, musiciens qui tapent la manche et curieux qui ont encore le goût du dernier fish and chips en bouche, Alonso, étudiant en école d’animation me raconte ses difficultés à survivre dans la capitale. « Le prix de l’école est moins cher pour les Irlandais que pour les étrangers. » Il poursuit : « le monde de l’animation n’a pas ressenti la crise, même si débuter dans cette industrie est pratiquement impossible », regrette ce joyeux espagnol de Málaga qui se battra, dit-il, pour poursuivre son rêve, peu importe le nom de la frontière qu’il traversera.

Par-ci par-là, les préoccupations, les aventures et propositions des jeunes qui vivent à Dublin, irlandais ou non, ont l’air d’aller dans tous les sens sauf celui dans lequel va leur gouvernement. La fermeture des écoles d’enseignement supérieur, les manifestations et l’incertitude de ce qui va advenir à la rentrée sont autant de facteurs d’inquiétudes qui flottent dans les couloirs de n’importe quel établissement scolaire dublinois. Pourtant, il semble se dégager un parfum d’optimisme, qui embaume certains étudiants qui pensent, de fait, que tout est possible.

Je parle avec David, qui a fait des études de gestion musicale dans l’une des écoles qu’on prévoit de fermer l’année prochaine à cause des coupes budgétaires. Lui, qui d’ailleurs voyagera à Munich pour compléter un master et qui reconnaît tristement que la solution économique se trouve peut-être en Allemagne, se considère comme un rêveur, et pense que « bordel, la crise servira peut-être à créer de grandes choses ». David défend l’éducation, spécialisée, créative, celle qui pari sur des études peu conventionnelles, celle à laquelle le gouvernement irlandais ne croit justement pas. 

On retrouve aussi des gens qui n’arrivent toujours pas à croire que tout ceci arrive. La chanteuse Wallys Bird, qui vit à mi-chemin entre Londres, Munich et Dublin, hallucine en pensant qu’on puisse fermer tant d’écoles, dans lesquelles elle a étudié, et que tant de talents restent à la rue. « La fermeture serait le mouvement le plus stupide, il faut simplement réinventer l’université ! », s’excalme-t-elle. Elle-même reconnait que la meilleure chose, c’est de s’éloigner du chemin « officiel », des sentiers battus, « pour perfectionner ton art, ce qu’il y a de mieux c’est se lancer sur les routes, apprendre à être une famille sur le chemin, et connaitre ton art et ton style. » Cette philosophie de vie, on la trouve dans le patrimoine irlandais, des groupes comme Villagers, Lisa Hznnigan ou Little Green Cars.

En plein quartier bohème et touristique de Temple Bar, je rencontre Eric et Dave, deux musiciens qui me rappellent The Band. Nous discutons sur les marches de la place où ils jouent tous les mercredis et vendredis, entre bières et banjos. L’avis de ces deux types qui vivent de leur musique est tranché. « Même si on nous impose des coupes budgétaires, on ne nous enlèvera pas notre culture ». Peut-être que ça a toujours été ça, la solution.

Cet article fait partie d’une série de reportages mensuels réalisés dans plusieurs villes Eutopia on the Ground. Consultez la page pour plus d’informations à propos de notre désir de “plus d’Europe” d’Athènes à Varsovie. Ce projet a bénéficié du soutien financier de la Commission Européenne dans le cadre d’une société de gestion en partenariat avec le Ministères des Relations Extérieures, de la Fondation Hippocrene et de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l’Homme.