Culture

Yuriy Gurzhy: « Attention ! la fête est sans rock russe »

Article publié le 18 février 2011
Article publié le 18 février 2011
Basé à Berlin, le légendaire organisateur « Russendisko » est un DJ et producteur célèbre dans la capitale. Originaire d’Ukraine, Yuriy Gurzhy a co-créé l'évènement de club dance en 1999 et son groupe Rotfront en 2003 avec son compatriote « emigrantskis », russe juif et hongrois.

La scène du Kaffee Burger club dans le centre de Berlin est petite. Un groupe, portant des vêtements de style punk essentiellement rouges, joue une variation sur la hora juive (une danse en cercle traditionnelle) à la sonorité balkanique. La piste de danse bondée est composée de groupes habitués des concerts allemands, russes, juifs, espagnols. Dans l’euphorie, ils dansent de plus en plus vite, créant ainsi un mélange extatique de pure joie.

Rotfront et Russendisko

Rotfront, le groupe berlinois qui fait passer le No Smoking Orchestra d’Emir Kusturika pour un vieux stéréotype, a été créé en 2003 par l'Ukrainien de religion juive Yuriy Gurzhy et le Hongrois Simon Wahorn. Décrire le mélange allemano-russo-anglo-hongrois de musique klezmer, punk balkanique, raggae, hip-hop et électro qu’ils jouent s'avère être une tâche très difficile. Il est ainsi compréhensible qu’ils aient pensé que leur musique nécessitait un tout nouveau nom, d’où Emigrantski Raggamuffin. « Je déteste le mot "mélange", c’est tellement banal » dit Yuriy, que j’ai rencontré pour dîner à Cologne, quelques heures avant sa performance à une soirée internationale. « Dans l’ensemble, nous jonglons avec des éléments musicaux de nations différentes, de styles différents, avec certaines épaisseurs culturelles. Le plus important est que cela marche. C’est comme un cocktail : on peut mélanger quelque chose que personne n’a jamais mélangé avant, mais si ce n’est pas bon, personne ne le boira. La première réaction pourrait être "wow, c’est intéressant", mais ça ne durera pas. Ce n’est vraiment que de la pop ».

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En plus de jouer de la guitare pour Rotfront, Yuriy participe aux célèbres évènements Russendisko (qu’il a co-créé avec l’auteur russe Wladimir Kaminer) et est également un DJ à succès. « Attention ! Ce soir la fête est sans rock russe » me prévient-il en plaisantant, me faisant comprendre que la file de russophones et ukrainophones criminels, underground et pop folk demeure la même lorsqu’elle quitte son habituelle résidence Torstraße 60 à Berlin.

De Kharkiy à Berlin, de la vodka au thé

Le petit restaurant traditionnel du centre de Cologne est un morceau de campagne allemande, de l’autre côté d’un centre commercial, dont les néons peuvent être vus à travers les grandes fenêtres. La pièce est décorée de lambris de bois, de grandes tables en bois et de longs bancs, de coussins à carreaux rouges et blancs et de photos jaunis dans des cadres de bois noirs. En musique de fond, Lena la gagnante de l’Eurovision 2010, fierté de toute l’Allemagne, chante le hit Satellite. Yuriy commande le plat du jour, pâtes aux champignons et à la crème, et une tasse de thé vert. C’est loin de la combinaison vodka-ail qu’il célèbre dans l’un des plus gros succès live de Rotfront. Je lui demande « Tu ne bois pas ? » ignorant que j’ai moi-même choisi un Coca light. Yuriy me répond avec une populaire blague russe. « La petite Vovochka dit à ses parents "Maman, Papa, vous vous rendez compte, Lenochka ne bois pas et ne fume pas !" - "Vraiment, Lenochka ?" demandent les parents à la petite fille de 10 ans. « Tu ne bois pas et tu ne fumes pas ? Pourquoi ?" - "J’EN AI EU ASSEZ !" » Termine-t-il en riant et d’une voix rauque.

Il y a quinze ans, Yuriy est venu avec ses parents de Kharkiy, la deuxième ville d’Ukraine, à Berlin. « Ils ont pris cette décision et je les ai suivis dans cette aventure. Ne pas venir en Allemagne aurait été stupide. J’avais décidé de rentrer si je ne m’y plaisais pas – après tout, ce n’était pas comme dans les années 1960, où partir impliquait le point de non retour ». Il s’y plut manifestement assez pour y rester. Après s’être installé à Berlin et avoir démarré une carrière dans la musique, il visite Kharkiv régulièrement. Mis à part son travail au sein de Rotfront, Russendisko et ses concerts en tant que DJ, Yuriy participe à de nombreux projets musicaux. Le plus récent est Mama Diaspora, avec le Serbe Igor Sakach (Ingvo), l’Ukrainien Ivan Moskalenko (Der Bastler) et le Moldave Eugeniu Didic (ancien membre de Zdob şi Zdub). Le groupe électronique Mama Diaspora, créé lors d’un festival en Biélorussie en 2009, est venu s’ajouter récemment à la myriade de groupes représentant le son des Balkans. Le groupe Balkan Beat Box, basé à New York et créé en Israël, est le parfait exemple de l’invasion musicale – l’invasion des Balkans.

Berlin, qui se présente comme la capitale mondiale de la musique électronique, met en avant aujourd’hui un style nouveau. On peut dire à coup sûr que ce dernier va durer, entre la file au Balkantronika, les BalkanBeats du DJ Robert Soko au club Lido de Kreuzberg, et les concerts de différents groupes. Lors de la Semaine de la Musique en septembre 2010, Berlin a annoncé son envie de mélanger diverses formes de musique. Il n’est donc pas étonnant que Rotfond se sente à l’aise en jouant au Kaffee Burger. A 9 heures, il ne reste plus que Yuriy et moi dans le restaurant. Alors que nous nous rendons à la station S-Bahn, le réseau ferroviaire régional, il observe les gens autour de nous. « Tu sais que les Valenki sont à la mode maintenant ? » me dit-il, faisant référence aux populaires UGGs qui ressemblent aux bottes traditionnelles russes. « Des hippies en Valenki » rit-il.