Culture

XConfessions : mater du porno avec Erika Lust

Article publié le 16 février 2016
Article publié le 16 février 2016

L’association popcorn/porno ne fait pas vraiment rêver hein ? Eh bien si, on peut, comme nous le prouve à Berlin la projection des courts métrages explicites XConfessions d’Erika Lust.

La salle du cinéma berlinois le Babylone est pleine à craquer. Un orgue chouine dans un coin, les gens se pressent entre les rangées, armés de boissons et de popcorn. Devant moi, un couple en total look tresses trinque au vin et à la bière. À ma gauche, deux copines se racontent leurs histoires de débriefs sur l’oreiller : « Genre, je savais juste pas ce que je devais dire quoi ! ». À ma droite, un mec en jogging est affalé sur son fauteuil très shabby chic berlinois. Bref, une ambiance de mercredi soir au ciné plutôt normale.

Mais nous ne sommes pas là pour voir le dernier blockbuster avec Jennifer Lawrence : au programme, XConfessions d’Erika Lust, plusieurs fois primée. Des « courts-métrages explicites », comme les appelle la productrice et réalisatrice, née en Suède et résidant à Barcelone. Le principe reste pourtant simple : c’est du porno. Plus de 200 personnes se sont rassemblées pour regarder ensemble d’autres personnes durant leurs ébats. Les tickets étaient si convoités que la Berlin Film Society, qui organise l’évènement, s’est empressée de rajouter une séance supplémentaire quelques jours plus tard. La star de la soirée accourt sur scène, débordante d’énergie et de gaîté. Erika Lust est « excited » et se réjouit du grand intérêt du public pour ses films.

Des gens comme toi et moi

Madame Lust produit et tourne depuis 2004 des pornos estampillés « féministes ». Elle a étudié les sciences politiques, spécialités droit de l’homme et féminisme et c’est justement cette posture féministe qu’elle transpose dans ses films. Les femmes en ont indéniablement pour leur argent : elles sont clairement au cœur de l’action. Oubliez l'insupportable va-et-vient qui se termine en cumshot, comme dans la plupart des pornos cheap. Lust valorise l’esthétique, les détails et surtout, elle laisse le droit aux actrices et aux acteurs de donner leur avis, aussi bien sur l’évolution du film que pendant le tournage. De l’autre côté de la caméra, se trouvent des personnes qui te ressemblent, me ressemblent, dont les morphologies et les couleurs de peau sont différentes et qui, visiblement se sentent à l’aise les uns avec les autres.

Erika Lust a lancé le projet XConfessions en 2014. Grâce au crowdsourcing, elle recueille les confessions, les histoires et les fantasmes d’anonymes. Chaque mois, deux d’entre eux deviennent des court-métrages érotiques. Ce soir, dit Erika, elle en présentera un qui a été fait tout particulièrement pour cette projection. « Il faut bien que vous ne vous sentiez pas trop mal à l’aise. Il y a donc un peu moins de sexe dans ces films que dans ceux que l’on peut trouver en ligne. Mais si vous êtes gênés, il y a toujours les toilettes. » Mon voisin en jogging et sa compagne disparaissent pendant la projection. Aux toilettes ? En tout cas, ils ne reviendront pas.

Enjoué, drôle, divertissant

Regarder un porno avec une foule de gens (majoritairement jeunes et composée de pas mal de mecs) est finalement bien moins étrange que ce que j’avais imaginé (ou plutôt, redouté). Bien sûr, les dix court-métrages sont sexy et explicites. Mais simples aussi et par endroits enjoués, drôles et divertissants. Dans My moaning neighbour (Ma voisine gémissante, ndt), un jeune journaliste se désespère de sa voisine qui gémit un peu trop. En gros, elle s’adonne 24h sur 24 à des activités bruyantes que l’aspirateur ou l’aboiement de chiens sur ordi portable n’arrivent pas vraiment à couvrir. Remonté, le jeune se fend d'une lettre de plainte. Sauf qu’il ne s’attendait à ce que la jeune femme se pointe immédiatement devant sa porte.

Dans Try my boyfriend (Essaye mon mec, ndt), une fille partage très généreusement son petit copain – un vrai dieu du cunni - avec ses copines. Sauf qu’à un moment, le pauvre garçon est complètement crevé, ce qui donne à sa copine l’idée du site Try my boyfriend, « une sorte d’Airbnb des petits copains ! Participe en tant que qu’hôte ou qu’invité et partage ton plaisir ! ». Le traitement de If Apocalypse comes, f*ck me (Si c’est l’apocalypse, baise-moi, ndt) est tellement absurde (an 2180, post-apocalypse et pénurie d’eau) qu’Erika, à l’instar de Brecht, fait traverser à ses comédiens le quatrième mur. L’héroïne, désespérément à la recherche d’eau, rappelle à l’ordre un de ses collègues qui éclate de rire : « Reste dans ton rôle par contre ».

Amoureuse du détail

Nombre de ses films témoignent d'un amour du détail : l’ambiance, le maquillage, les habits des acteurs. Erika Lust se sert de différents filtres, différents styles de films. Ce n’est pas étonnant, quand on sait qu’elle aime le cinéma. Pendant la séance de questions post-projection elle déclare : « Quand j’ai commencé à regarder des films porno, j’ai été très déçue. Beaucoup étaient mal faits. Quand on regarde des scènes de sexe explicites avec un angle cinématographique, le potentiel est bien plus grand ». Ce n’est toutefois pas que l’action devant la caméra qui intéresse la Suédoise. Elle veut aussi motiver les femmes à oser aller derrière une caméra et à tourner elles-mêmes des films porno. Sa mère, en revanche, ne serait apparemment pas vraiment fan du métier de sa fille. « Mais elle sait que beaucoup de gens ont de l’estime pour mon travail. » Et la salle, bondée de gens qui viennent de mater 70 minutes de copulation sur écran géant, de la bière et du popcorn plein la bouche, éclate de rire.

Pour ceux qui ont raté la première de #XConfessions au Babylone, pas de panique. Une session de rattrapage des courts-métrages d’Erika Lust aura lieu le 12 février, en présence de la metteur en scène.

__

Cet article a été rédigé par la rédaction de cafébabel Berlin. Toute appellation d'origine contrôlée.