Culture

Woody Allen : un dernier opus made in Europe

Article publié le 9 octobre 2008
Article publié le 9 octobre 2008
Dans Vicky Cristina Barcelona, le cinéaste new-yorkais a troqué Central Park et le jazz pour les façades de Gaudí et le flamenco. Qu'est-il arrivé à cet éternel amoureux de Manhattan ?

Dans Hollywood Ending (2002), Allen interprétait un cinéaste déjanté obligé de terminer le tournage de son film alors qu'il est soudainement frappé d'une cécité psychosomatique qui l'empêche de visionner tout ce qu'il a enregistré. Les décors s'effondrent, lumières et ombres se fondent entre elles... bref, le film est une catastrophe, s'avère un échec aux Etats-Unis, mais, en toute ironie, se transforme en gros succès en France. 

Comme une sorte de prémonition, tout juste un an plus tard, Allen change radicalement d'angle et se tourne alors vers l'Europe. Après trois films tournés en Angleterre, il y revient une nouvelle fois avec Vicky Cristina Barcelona, puisque c'est dans une Espagne dont il est tombé amoureux, précisément de la ville d'Oviedo où il a reçu le Prix Prince des Asturies en 2002, qu'il plante aujourd'hui son décor. A la projection au festival du film de San Sebastian en septembre dernier, le New-yorkais confiait : « Cela me plairait beaucoup de revenir tourner en Espagne. J'adore ce pays. » On murmurait déjà à l'époque que son prochain film pourrait se tourner dans la capitale asturienne. 

Surprises surprises...

Dans Vicky Cristina Barcelona, il semble évident que l'Europe a modifié le regard du New-yorkais. Certaines de ses thématiques, ses éternels dialogues surréalistes et même son obsession pour la mort, ont disparu. L'âge et la sagesse l'éloigneraient-ils de ses vieux démons ? En revanche, d'autres thématiques comme le sexe, l'infidélité, le vin ou l'art, demeurent. Mais il oriente aujourd'hui ses obsessions sexuelles sous un angle plus mûr. Allen a toujours raconté sans complexe ses obsessions les plus perverses (souvenez-vous de Gene Wilder copulant avec une brebis dans Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander, en 1972), mais il opérait jusque là sur un mode comique, alors que dans Vicky Cristina Barcelona, c'est tout naturellement qu'il installe cette histoire de ménage à trois entre Scarlett Johansson, Pénélope Cruz et Javier Bardem. Comme pour mieux s'en détacher...

La surprise du film vient de l'excellent jeu de Pénélope Cruz qui interprète l'ex-fiancée de Javier Bardem, déséquilibrée à souhait et légèrement suicidaire. Il n'est un secret pour personne que Woody Allen s'entoure parfois d'acteurs moyens auxquels il laisse carte blanche pour exprimer tout leur talent. Et il semble que parfois la langue a été un obstacle pour lui. La polémique selon laquelle Bardem et Cruz auraient parfois improvisé en espagnol a été fermement démentie par l'acteur madrilène lors de la première : « Il ne m'est jamais venu à l'idée de changer ne serait-ce qu'une syllabe d'un dialogue de Woody Allen ! Ses mots sont de véritables petits bijoux. » 

Woody chez Gaudí

Mais le film a aussi essuyé quelques critiques. « Il n'est plus aussi drôle qu'avant », commentait un jeune espagnol à la sortie du film. Il est loin le temps où il se déguisait en spermatozoïde finissant dans un mouchoir souillé du fruit d'une masturbation... Toujours est-il que personne ne conteste l’humour plus élégant que Woody manie aujourd’hui. 

« Son aura a donné un coup de jeune à mon cinéma. J'ai toujours les mêmes problèmes de santé », disait Allen de Barcelone, véritable troisième personnage de son film. Une fois de plus, le metteur en scène a réussi à faire de la ville un personnage à part entière. Une ville qu'il a su dépeindre de manière bohème et romantique, mais aussi imprévisible et hystérique (à l'image du personnage de Pénélope Cruz qui est pour lui un reflet du caractère de Barcelone). Sa fascination est telle que certaines scènes dégagent un halo onirique qui déconcerte agréablement le spectateur, jusqu'à douter même de l'existence de cette ville tout droit sortie d'un conte de fées.

Retraite à l'européenne

Mais on reproche aussi au réalisateur américain de n'avoir pas su dépeindre l'identité catalane. Vicky (fantastique Rebecca Hall) est une étudiante qui débarque à Barcelone avec son amie Cristina (Scarlett Johansson) pour étudier l'identité catalane. Or pas le moindre dialogue en catalan dans le film...

Si dans les années 80 et 90, ce névrosé binoclard avait réussi à nous faire tomber amoureux de Manhattan, laissant des hordes de touristes rêver d'une île en noir et blanc pleine d'appartements cossus, aujourd'hui ce film va peut-être convertir Barcelone en « Grosse Pomme » de l'Europe. Il ne s'agit peut-être pas de son film le plus drôle, il n'a peut-être pas su capter toutes les subtilités de la Catalogne, mais il aura réussi une fois de plus à nous faire craquer par son humour complice et son regard si particulier.