Culture

Virginie Despentes et Lucía Etxebarría : chiennes savantes

Article publié le 2 juillet 2008
Article publié le 2 juillet 2008
Entre Baise-moi et Amour, Prozac et autres curiosités, les romans à succès des deux écrivains évoquent la nécessité de parler de la femme, du corps et de la sexualité. Interview.

En Espagne, la bavarde et polémique, Lucía Etxebarría. En France, sûrement l’auteur la plus transgressive, Virginie Despentes. Leurs romans ont chacun été adaptés au cinéma et dépeignent une réalité sociale, aussi celle de la femme, prostituée ou sous antidépresseurs. 

Quel rapport de la femme à son corps essayez-vous d'exprimer dans vos romans ?

Virginie Despentes | ©CarêmeVirginie Despentes : Je ne me demande pas avant d'écrire un roman « quel rapport de la femme à son corps vais-je essayer d'exprimer ? » Rapport au travail, rapport à l'argent, rapport à l'autorité, rapport à l'âge adulte éventuellement… Mais au corps ? Si j'essaie d'y réfléchir, après coup et pour répondre à votre question, il me semble que je vois le corps de la femme comme celui de l'homme, comme un outil susceptible de produire de la richesse, et soumis à des autorités (prison, hôpital psychiatrique, mode, séduction, travail de tous types) auxquelles il est difficile, voir impossible, de le soustraire.

Lucía Etxebarría : Pour moi, la femme moderne est dissociée de son corps, qu’elle voit comme quelque chose d’étranger à elle-même, un être qui faut discipliner et tenir à distance. Il ne faut pas le laisser grossir, ou avoir de la cellulite ou des vergetures. Nous devons contrôler ce que nous mangeons, ce que nous dormons, ce que nous courrons. Il faudrait sans cesse faire de l’exercice. C’est un corps pour les Autres, pas pour soi. Je pense que nous devons nous reconcilier avec notre corps et l’aimer, comme il est. La dissociation chrétienne entre le coprs et l’âme n’existe pas. L’âme, c’est le corps. 

Comment la société et les médias ont-ils accueilli vos œuvres ? Qu’en déduisez-vous sur l'état d'esprit de votre pays ?

Virginie Despentes : Si je compare l'accueil que les médias français font à mes livres à celui qu'ils font à d'autres romans d'auteurs moins médiatisés, je peux difficilement me plaindre. Mais je remarque que mes livres sont toujours lus comme des livres de femmes, et je suis convaincue que les commentaires seraient sensiblement différents si je signais « Robert Despentes ». Tout ce qui relève du politique, du regard sur la société dans son ensemble, est automatiquement abordé avec condescendance, dès lors qu'on signe d'un prénom féminin.

(Elisabeth Moreno)Sur la critique littéraire française en général, au delà de mon propre cas, je dirais qu'elle est atone, incapable de discours ou d'angle de vue intéressant ou pertinent. Que je lise un roman de Houellebecq, Didion, Nothomb, Lolita Pille ou Easton Ellis après avoir lu plusieurs articles qui leurs sont consacrés, je suis toujours superbement étonnée de ce que je n'ai rien lu dans la presse qui me paraisse lié au roman, à l'œuvre de l'auteur ou au sujet traité. A ce stade de nullité, la chose devrait être intéressante, mais en l'espèce, elle n'est que pathétique. Je ne crois pas que les romans publiés en France soient inintéressants et ne disent rien sur leur propre époque, mais que la critique littéraire a perdu le dossier, depuis un long moment.

Lucía Etxebarría : Le livre Ce que les hommes ignorent (Lo que los hombres no saben) a vraiment fait un score de vente impressionnant, mais on n’en a presque jamais parlé dans les médias car il y a eu peu d’exemplaires imprimés en premier lieu, et aucune publicité.

Pourquoi toute une jeune génération d'auteurs ressent-elle aujourd'hui le besoin de dépeindre le corps et la sexualité de la femme de manière si explicite ?

Virginie Despentes : Colette, Violette Leduc, Miller, Bukowski, Dustan, Anaïs Nin, Daniel Defoe… Je ne dirais pas que la sexualité de la femme soit la seule qui intéresse les romanciers, le corps de l'homme et sa sexualité semble les intéresser beaucoup. Et je dirais encore moins que cela soit un phénomène récent...

Lucía Etxebarría : Pendant des siècles, les femmes n’étaient pas autorisées à écrire là-dessous, c’est donc un thème nouveau, plein de possibilités encore à découvrir. Tout a déjà été écris sur l’hétérosexualité masculine. Apollinaire, Bukowski, Miller… Même les gays hommes ont plus écrit et publié sur leurs conditions. Les femmes, en règle générale, n’ont pas eu accès à la lecture et à l’écriture jusqu’au 20e siècle, et partout dans le monde, les femmes ne sont pas encore toutes « lettrées ». Voilà pourquoi, il y a cette urgence de dire ce qui n’a pas encore été dit. Tout ce qu’on a pu lire sur la sexualité féminine a été écrit par des hommes, qui nous voient comme des objets et pas comme des sujets.

Par Virginie Despentes : Fick-mich (2002), Die Unberührte (1999), Pauline und Claudine (2001); Teen Spirit (2003); Bye Bye Blondie (2006); King Kong Theory (2007) ; et Lucía Etxebarría : Amour, Prozac et autres curiosités (1997), Beatriz et les corps célestes (1998), De l'amour et autres mensonges (2001), Un Miracle en équilibre (2004 ), Cosmofobia (2007).