Culture

Viken Berberian, Le Cycliste : écriture à la bombe

Article publié le 31 octobre 2012
Article publié le 31 octobre 2012
Onze ans après sa publication aux États-Unis en marge du 11-septembre, Le Cycliste, premier roman de l’écrivain américain d’origine arménienne Viken Berberian, est enfin publié en France. Le livre est une fiction sur le terrorisme sur fond de vélo, d’amour et de petits plats fait maison. L’auteur a insisté pour se glisser dans nos locaux. Pour lâcher des bombes ?
Non, plutôt pour un entretien en roue libre.

« Bonjour, c’est ici cafebabel.com ? » Rien à faire, il voulait venir. Sur le pas de la porte, un petit homme chauve presse un béret sur son ventre avec le sourire d’un gosse qui trépigne devant un bonbon. Lorsqu’on l’invite à entrer, c’est comme s’il vous passez entre les jambes pour assouvir son impatience. Après avoir médité sur le bordel organisé de la rédaction d’un « oh, vous êtes bien là », il s’assoit, pose beaucoup de questions, demande un verre d’eau et s’inquiète de savoir si l’interview sera en anglais. Tout ça dans un français parfait, teinté d’un léger accent qui, avouons-le, le rend éminemment sympathique. Aujourd’hui et pour une fois, le magazine européen reçoit un écrivain.

Du journalisme à la finance

Le dernier roman de Christophe Claro s’intitule “Tous les diamants du ciel” (Actes Sud, 2012).Ce n’est pas la première fois que Viken Berberian passe une porte à l’improviste. Né à l’ouest de Beyrouth, la partie musulmane de la capitale libanaise, il s’envole vite pour Los Angeles pour fuir la guerre civile. Nous sommes en décembre 1975, Viken a 9 ans. Là-bas, ses parents et lui rejoindront une communauté arménienne. 10 ans plus tard, le garçon de 19 ans apprend au téléphone la mort de son père, tué par un groupuscule terroriste au Liban. Peu de temps après, il partira pour New-York tenter sa chance à la Columbia University et étudier le journalisme. Brillant, doté d’une clairvoyance peu commune dans la profession, c'est après quelques piges au Los Angeles Times que le journaliste Berberian passera du côté de ce qu’il appelle la « Dark Side » : le monde de la finance et ses hedge-funds. Après un passage à New-York dans l'un d'entre eux, il s' installe à Marseille et écrit un second roman Das Kapital (publié en 2009 en France mais en 2007aux États-Unis, donc avant la crise des subprimes) ou l’histoire d’un trader qui tente de changer le cours du monde en augmentant ses gains. Viken Berberian est alors considéré comme quelqu’un d’insolent mais de terriblement visionnaire. Aujourd’hui âgé de 46 ans, il vit à Erevan, sourit lorsque l’on évoque « ses vieux démons de la Dark Side » et conduit « en paix » des recherches sur des prêtres médiévaux dans le Matenadaran, l’un des plus riches dépôts de manuscrits et de documents au monde.

« Je ne suis pas un artiste. Pour en être un, il faut prendre des risques. Plus que ce que je fais. »

« Au fond, je sais que je suis écrivain mais je sais aussi que je n’aime pas faire que ça », commence-t-il, le regard en l’air. « Par contre, je ne suis pas un artiste. Pour en être un, il faut prendre des risques. Plus que ce que je fais. » Pourtant, c’est en quelque sorte une belle prise de risque qui (r)amène Viken Berberian en France. Onze ans après sa publication aux États-Unis, son premier roman intitulé Le Cycliste est publié par les éditions Au Diable Vauvert. Il raconte à la première personne les réflexions d’un homme appartenant à un groupe terroriste qui a pour objectif d’aller poser une bombe, à bicyclette. « J’ai commencé à écrire l’histoire en 97, bien avant les attentats. Quand il est sorti (quelques mois après les attaques du 11 septembre, ndlr), il y a eu des critiques. Une journaliste m’a dit : "ce n’est pas le moment de relativiser la violence politique." »

A ce jour, l’écrivain américain pourrait se targuer d’être l’un des rares qui ait donné « une réponse littéraire » au 9/11. Mais Viken Berberian ne veut pas risquer d’être embarqué dans une controverse à la faveur d’une coïncidence. « Un écrivain est au-dessus de l’actualité. Un livre doit dépasser la limite des faits et dans Le Cycliste je ne fais pas l’apologie du terrorisme. C’est carrément un rejet de la violence politique. »

Un terroriste aime aussi

Si le livre peint le portrait d’un terroriste qui planifie 285 pages durant un attentat à la bombe au Liban, l’écriture de Viken Berberian dilue la question politique dans de sempiternelles digressions qu’elles soient culinaires ou sexuelles. « Mon écriture est très ludique, ce qui permet de rendre la politique plus absente », explique-t-il. Le personnage principal est certes téléguidé par une cellule terroriste, « L’Académie », mais l’auteur s’emploie à le rendre tantôt gourmand (« Je ne sais pas refuser un repas »), tantôt lubrique. « J’ai essayé de le rendre plus humain. Quand les journalistes parlent d’un terroriste, il parle seulement de l’acte violent. Mais un terroriste mange et tombe amoureux. J’ai donc essayé de me mettre dans sa tête pour mieux comprendre sa psychologie. » A destination du Monde libre, une phrase du livre illustre bien cette volonté : « Sous notre carapace endurcie, plus épaisse que celle d’une noix, nous sommes humains tout comme vous. »

«  J’ai essayé de me mettre dans la tête d'un terroriste pour mieux comprendre sa psychologie. »

De toute manière, cet ouvrage ne se lit pas comme une réflexion sur le terrorisme contemporain mais plutôt comme une méditation sur l’absurdité de l’existence lorsqu’elle est consacrée à l’accomplissement d’une tâche allant à l’encontre des plaisirs simples (faire l’amour, manger, rouler à vélo). Le Cycliste, c’est une métaphore de la violence et de la vie. Et le résultat d’une expérience personnelle. « J’adore le vélo et j’avais un ami avec qui je voulais faire le trajet de Paris jusqu’à la Province. Deux semaines avant notre voyage, il a eu un accident grave et il est tombé dans le coma. Tout ça parce qu’il n’avait pas mis son casque », dit Viken, encore sous le coup de la colère. Le livre commence comme suit : « Le port du casque est indispensable quand on fait du vélo. Le casque doit bien tenir en place. La mentonnière doit être serrée comme il faut. Et l’attache soumise à vérification. » Comme quoi, un terroriste peut aussi faire de la prévention routière.

Photos : Une et texte : © courtoisie des Éditions Au Diable Vauvert, Das Kapital © courtoisie du site amazon.