Culture

Un urbanisme soft

Article publié le 19 octobre 2006
Article publié le 19 octobre 2006
Francophones et flamands, maghrébin et eurocrates...La capitale européenne est le miroir déformé de la diversité culturelle de l'Europe et de ses contradictions.

« En général, lorsqu'on parle de Bruxelles, il s'agit de la région Bruxelles-Capitale, qui comprend 19 communes et environ un million d'habitants », explique Bruno Clerbaux, président de la Chambre des urbanistes de Belgique. « Bruxelles a toujours vécu une situation paradoxale : la ville dont 90% des habitants sont francophones, se retrouve géographiquement au beau milieu de la Flandre, une région à majorité flamande! La population est donc habituée au multiculturalisme ».

75 000 personnes d'origine maghrébine vivent dans la capitale belge. Par ailleurs, plus de 105 000 personnes liées au microcosme des institutions européennes sont enregistrées Bruxelles. Un secteur qui représente 10% du PIB de la région et occupe 3,5 millions de mètres carrés de bureaux sur un total de 12 millions. Cette hétérogénéité se voit très vite lorsqu'on passe d'un quartier à l'autre.

Halte au laisser-faire

Bruxelles apparaît souvent comme une ville désordonnée. Elle fascine par la diversité des styles architecturaux des maisons et par le contraste entre les médiocres édifices d'architecture contemporaine, l'architecture gothique de la Grand-place et de la cathédrale Saint-Michel. La ville est un patchwork de styles.

« La volonté de s'adapter rapidement aux changements et de saisir l'opportunité de devenir une capitale européenne a poussé le pays à agir en vitesse », regrette Clerbaux, « en peu de temps on a détruit et rénové des quartiers entiers pour pouvoir vendre ou louer aussi rapidement. L'intervention de l'Etat belge a été limitée ». « Mais cette période d'anarchie est terminée », assure-t-il. Pour les futurs appels d'offres programmés, des concours internationaux ont été organisés.

Un îlot européen

L'architecte italien Carlo Menon vit à Bruxelles depuis cinq ans. « Le quartier européen? C'est un îlot qui est resté coupé de la ville », affirme-t-il. « Bien qu'il ait été conçu dans la ville même comme un ghetto à la périphérie, ses liens avec la société bruxelloise semblent limités. »

Un constat confirmé par Romano Prodi qui, lorsqu'il était Président de la Commission européenne de 1999 à 2004, se plaisait à dire : « J'aime flâner dans la rue, rencontrer les gens que je connais et parler de tout et de rien. Mais je crois que Bruxelles est trop fragmentée pour que ce soit possible ».

Cet avis n'est pas partagé par Santo Vicari, ingénieur sicilien qui travaille à la Commission européenne depuis 1985 pour différents projets parmi lesquels le développement durable, qui tente de désamorcer la polémique : « le quartier européen vit dans une ambiance internationale qui ne l'isole pas du reste de la ville. Ce sont des dynamiques communes à toutes les grandes capitales européennes ».

 Bruxelles est une 'soft' capitale

« Bruxelles a besoin d'un monument important, symbolique et ayant une signification forte pour les Belges et pour tous les Européens », souligne Clerbaux. Une opinion qu’approuvait déjà en 2001 l’architecte hollandais Rem Koohlass lors d’un congrès ‘Bruxelles, capitale européenne’. Selon Koolhass : « La communication de l'Union européenne est plate. Elle a besoin d'être représentée à travers ses édifices. Durant les vingt dernières années, il y a eu une forte demande de construction de sièges et de bureaux pour de nombreuses institutions, mais sans jamais prendre en compte des choix architecturaux ou esthétiques. »

En guise de réponse Umberto Eco - durant le même congrès – a désigné Bruxelles comme une « soft capitale », comparant l'Union européenne à un réseau qui aurait Bruxelles comme serveur. « J'ai envie de rire quand j'entend que Bruxelles a besoin d'un monument important comme un Colisée ou un Empire State Building! L'idée de l'Europe doit s'approprier un langage horizontal, de diversité et de dialogue entre cultures, et non pas hiérarchique », soutenait le sémiologue et écrivain italien.

Le designer Edouard de Landtsheer considère lui aussi que chercher un symbole architectural pour l'Europe serait anachronique : « aujourd'hui l'Europe n'a pas le pouvoir,  », dit-il. « Il y a une crise concernant le projet européen et ce n'est pas en créant un édifice spectaculaire que l'Union européenne comblera son vide identitaire ».

Mais les mutations urbaines de Bruxelles ne s'arrêtent pas au quartier européen. « Depuis la fin des années 80 », raconte l'architecte Menon, « tout le quartier traversé par la rue Dansaert et Sainte-Catherine est devenu le lieu de rencontre et de travail des artistes et des homosexuels. Des bars, des galeries et des ateliers ont surgi du sol ». Parallèlement, l'embourgeoisement rapide du quartier est en train de chasser la communauté des immigrés en dehors du centre. Il est amusant d'observer dans la rue Dansaert comment les cafés uniquement fréquentés par les hommes arabes alternent avec des librairies branchées et le nouvel Apple store.