Culture

Un enfant polonais ressuscité raconte sa Shoah sur Facebook

Article publié le 1 décembre 2009
Article publié le 1 décembre 2009
« L’hiver est arrivé. Chaque Juif doit inscrire son nom sur l’étoile de David qu’il porte cousue sur ses vêtements… » A la manière d’un journal d’Anne Franck s’écrivant jour après jour, un jeune garçon, victime de l’Holocauste, a été ressuscité virtuellement sur Facebook.

« Je m’appelle Henio Źytomirski. J’ai 7 ans. J’habite au N°3 de la rue Szewska à Lublin. » Sur Facebook, à l’affichage de sa page utilisateur, voilà ce que l’on peut lire à côté de la photo représentant un jeune garçon aux cheveux noirs et au regard espiègle, vêtu de culottes courtes et d’une chemise à la blancheur immaculée. Il pourrait s’agir là d’un profil tout à fait ordinaire. A ce petit détail près : le jeune Henio est né le 25 mars 1933 et ne dépassera pas l’âge de 7 ou 8 ans. Il a été assassiné par les nazis dans un camp de concentration parce qu’il était juif.

« C’est le 18 août 2009 qu’Henio est apparu la première fois sur Facebook », précise Piotr Buzek. Depuis ce jour, ce jeune homme de 22 ans qui travaille au Centre culturel Brama Grodzka de Lublin a ramené virtuellement à la vie le jeune garçon aujourd’hui disparu. En écrivant son histoire, Piotr essaie de penser avec la sensibilité d’un enfant de cette époque et de parler comme Henio aurait pu le faire.

« Au Centre, nous disposons d’une grande quantité d’informations sur l’existence d’Henio que nous avons collectées au fil du temps. J’ai cherché à imaginer comment ce garçon aurait pu percevoir le monde autour de lui. » Peut-être aurait-il écrit comme en ce 29 septembre 2009 sur FaceBook : « L’hiver est arrivé. Chaque Juif doit inscrire son nom sur l’étoile de David qu’il porte cousu sur ses vêtements. Beaucoup de choses ont changé. Les troupes allemandes défilent dans les rues. Maman dit que je ne dois pas m’inquiéter, que tout ira toujours bien. Toujours ? »

La famille des soldats

(facebook.com)

Depuis la création du site, Henio s’est fait plus de 1800 amis. Et il s’en fait encore d’autres, un peu plus, chaque jour. Bien sûr, Henio ne peut pas « chatter » avec eux. Sa vie s’écrit en phrases courtes. En retour, ce qu’il dit, ses amis le commentent. Avec empathie et en toute sincérité. Ils lui expliquent ce que signifie la guerre où essaient de l’éclairer quand il demande avec une naïveté touchante pourquoi les gens s’écrivent des lettres. Mais parfois, face à certaines interrogations de l’enfant, ils s’avouent vaincus car il n’y a tout simplement pas de réponses. Le 5 octobre 2009, Henio a écrit : « Papy dit que la guerre finira bientôt. Il dit que les soldats aussi ont une famille. Comment est-ce possible ? Ils ont des familles, mais ce sont des familles mortes. » En guise d’explication, Irena, l’une de ses « virtuelles » amies post-mortem lui répond : « Ils n’ont pas de cœur ».

Voilà déjà 18 ans que le Centre culturel de Lublin reconstitue la vie juive de cette ville située à l’Est de Varsovie. Jadis y vivait une population de confession israélite plus nombreuse que la communauté chrétienne. Dans la Pologne communiste, personne ne s’est jamais vraiment soucié de cet épisode de l’histoire qui fut pour ainsi dire presque oublié. Au moment du virage historique pris par le pays à la fin des années 80, Tomasz Pietrasiewicz (le directeur du Centre Brama Grodzka) est le premier à s’être penché sur la riche histoire juive de la ville : « Je me suis un jour demandé comment se faisait-il que je vive ici depuis tant d’années et que je ne sache rien sur les Juifs qui y ont vécu. Pourquoi, par exemple, personne ne m’a jamais appris qu’il y avait autrefois dans cette ville un important quartier juif ? » 

Aujourd’hui, le Centre qu’il anime se situe à l’emplacement marquant l’ancienne délimitation entre le quartier juif et le quartier chrétien. Lui et ses collaborateurs sont continuellement à la recherche de destins individuels, d’histoires et de souvenirs. C’est ainsi qu’ils ont découvert l’existence d’Henio. « Il y a quelques années, des parents du jeune garçon ont fait le voyage d’Israël jusqu’à Lublin. Ils nous ont apporté un album. Il existe des photographies de l’enfant pour chaque année de sa brève existence. Sur les premières datées de 1933, il était âgé d’un an. Les dernières s’arrêtent en 1939, peu de temps avant sa scolarisation. Mais à partir de cette année-là, quand on tourne les pages de l’album, il n’y a plus rien. On ne trouve plus d’images. »

Toucher les jeunes

Les photos de l’enfant tirées de l’album ont été digitalisées et sont visibles sur le site Internet du centre. Il est aussi possible d’y lire l’histoire de sa famille en polonais, en anglais et en hébreu. Depuis longtemps, le Centre se sert d’Internet comme d’un outil d’usage quotidien. La perpétuation du souvenir de la seconde guerre mondiale change rapidement car il y a de moins en moins de témoins. Voilà pourquoi un accès à une banque de données contenant les histoires relatives à la guerre et à l’holocauste s’avère être très précieux. « En développant ce site, nous avons voulu aborder cette période d’une manière innovante et, à travers l’histoire d’Henio, toucher ainsi une nouvelle population cible », ajoute Piotr Buzek. C’est d’ailleurs à la même tranche d’âge qu’appartient le jeune homme, celle qui a grandit avec Internet et se sent éloignée d’un évènement tel que la Shoah. D’une façon enfantine, Henio se souvient de ce temps-là : « J’ai décidé aujourd’hui de ne plus jamais quitter Lublin. » Le 11 octobre 2009, il écrit : « Je resterai toujours ici à ma place préférée. Avec Papa et Maman. A Lublin. »

Si avec ce site, Piotr est convaincu de toucher la jeune génération, le nombre actuel de visiteurs payants sur Facebook ne peut que lui donner raison. Grâce à ce projet, il espère rendre le monde meilleur afin qu’une chose comme l’holocauste ne se reproduise jamais plus. Contraints de s’installer dans le ghetto, Henio et toute sa famille durent un jour quitter la rue Szewska. Un peu plus tard, lui et sont père partirent pour Majdanek, un camp d’extermination aux environs de Lublin. C’est là que s’acheva la courte vie du jeune garçon.