Culture

Un Barcelonistan en clair-obscur

Article publié le 12 mars 2007
Article publié le 12 mars 2007
Trois ans après les attentats du 11 mars à Madrid et alors que le procès des responsables suit son cours, la communauté musulmane de Barcelone reste partagée.

Dans le dédale de ruelles sales et sinueuses du Raval, le quartier cosmopolite de la capitale catalane où près de 45 % de la population est d’origine immigrée, les bars lounge, restaurants tagals et enseignes tape-à-l’œil rédigées en arabe cohabitent dans une joyeux anachie. Pourtant, à mesure que l’on pénètre plus avant dans ce labyrinthe de rues, les cabines téléphoniques, boucheries ‘halal’, épiceries pakistanaises, marchands de légumes bengalis ou stands de kebabs se font plus nombreux.

Dans un bar, une dizaine de retraités d’origine modeste sirotent leur petit café relevé d’un soupçon de cognac tout en dévorant les dernières nouvelles concernant le club de football du Barça. Le patron de ce petit bistrot est un Pakistanais, installé depuis plus de 25 ans en Espagne. Alors que je m’approche pour engager la conversation, l’homme s’excuse, expliquant qu’il préfère ne pas parler aux médias.

Islamophobie latente ?

« Les musulmans ont chaque jour davantage tendance à taire leurs origines. Ils craignent non seulement d’être victimes de discrimination, mais également d’être mis au ban de la société », explique Ricard Zapata, professeur spécialisé dans les questions d’immigration à l’Université Pompeu Fabra de Barcelone. Même s’il admet que les attentats de Madrid 2004 ont contribué à renforcer un état de fait, Zapata souligne néanmoins que « c’est l’amalgame entre islam et terrorisme qui est responsable de la montée en puissance de l’islamophobie » depuis les attaques du 11 septembre 2001 sur le World Trade Center de New York. Un amalgame véhiculé selon lui «par une certaine presse».

Ces théories semblent rejoindre les conclusions d’un rapport publié par l’Observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes. S’appuyant sur une liste inquiétante d’actes à caractère islamophobe, l’enquête pointe un phénomène de marginalisation dans l’accès au travail et au logement des musulmans d’Europe et s’inquiète des stéréotypes négatifs et de l’hostilité véhiculées à leur égard. Et souligne la multiplication des attaques de groupuscules néo-nazis contre des mosquées en Europe.

Un musulman au Parlement catalan

Loin du quartier populeux du Raval, le premier député catalan d’origine musulmane, le socialiste Mohamed Chaib, me reçoit au majestueux Parlement catalan. Originaire de Tétouan, l’homme a déjà une grande expérience du travail communautaire au Raval. En 1994, il a fondé ’Ibn Batuta’, une association d’aide aux immigrés, spécialisée dans la médiation culturelle.

Confortablement installé, Chaib reconnaît à la Catalogne une certaine « expérience dans la gestion de l’immigration ». Tout en reconnaissant que certains problèmes persistent. La majorité des Espagnols continue de s’opposer à la construction de mosquées, comme en témoigne la récente polémique à Badalona où le Parti populaire a été accusé d’« avoir détourné la question à son avantage ».

Face à ce type de comportements, Chaib souhaiterait pouvoir « créer un pont entre les deux communautés » et bâtir une nouvelle société avec des « valeurs communes ». Il souligne également l’urgence pour le gouvernement espagnol de « reconnaître la communauté musulmane » de façon à ce qu’elle ait la force nécessaire pour se défendre contre ces nouveaux « mouvements », des groupuscules islamistes minoritaires qui « prêchent la haine contre la population locale ». Rien qu’en Catalogne, la communauté musulmane est estimée entre 250 000 et 300 000 personnes.

Les croyants appellent au respect

Changement de décor. Après le luxe ostentatoire du Parlement, le siège du Centre culturel islamique de Catalogne dégage un air de sobriété et de simplicité, à l’exception des superbes calligraphies arabes qui ornent les murs et les tables de la salle de réunion. Depuis la signature en 2005 d’un accord de collaboration, le Centre culturel islamique, qui représente 65 des 170 oratoires présents en Catalogne, est devenu l’interface entre la communauté religieuse musulmane et le gouvernement catalan.

« La Catalogne est parvenue à surmonter de nombreuses difficultés depuis les attentats de Madrid et l’islamophobie reste ici marginale, contrairement à ce que l’on observe dans d’autres régions espagnoles ou dans le reste de l’Europe », fait remarquer Mohamed Halhoul, porte-parole du Centre. Il se montre particulièrement reconnaissant du « soutien offert par l’Archevêché de Barcelone » au moment de l’affaire des caricatures de Mahomet.

Halhoul souhaite que les différentes religions « s’unissent face aux tentatives de laïcisation agressive ». Avant de conclure que « tout ce que les musulmans demandent, c’est d’être traité avec respect, conformément à ce que préconise la Constitution espagnole ».

Sur la Plaza dels Àngels [place des Anges] du Raval, plusieurs dizaines de jeunes skateurs rivalisent de pirouettes acrobatiques tandis que le ciel se teinte peu à peu de mauve. Surgi de nulle part, apparaît un Pakistanais. Il porte un sac plastique dans lequel on devine un pack de bières. Il s’approche à grand pas de deux garçons qui discutent de façon animée. « Un euro la bière », c'est la seule conversation que les 3 interchangent avant que leurs chemins ne se croisent. Si la reconnaissance publique des communautés musulmanes est une réalité, le chemin est encore long avant de parvenir à une coexistence basée sur la construction de valeurs communes.