Culture

Tshibumba tisse ses toiles

Article publié le 31 juillet 2006
Publié dans le magazine
Article publié le 31 juillet 2006
Parmi la multitude de clichés servis par les médias couvrant l'actualité congolaise, les peintures de Tshibumba Kanda Matulu sont l'occasion d'appréhender différemment l'histoire du pays.

Pour 'L'histoire du Zaïre', son œuvre majeure, l'artiste zaïroisTshibumba Kanda Matulu, né en 1947, a savamment mélangé des éléments empruntés aux contes traditionnels africains et à l'art populaire urbain contemporain afin d'apporter un éclairage supplémentaire sur le passé colonial du Congo.

Pendant des années, Tshibumba a exercé son art à Lubumbashi, deuxième ville du Congo, gagnant sa vie en vendant de petites scènes figuratives aux gens du pays. Mais les critères artistiques en vogue à l’époque vont rapidement entraver sa créativité. Lui qui se considère comme un historien, un éducateur du peuple, sait pourtant pertinemment qu'en se limitant à sa clientèle locale, l'occasion de faire partager au monde sa conception d'une unité nationale par le biais de ses toiles ne se présentera peut-être jamais.

C'est par le biais d’une rencontre avec un anthropologue allemand, Johannes Fabian, qui vit et travaille lui aussi à Lubumbashi, que Tshibumba va finalement trouver le soutien tant espéré.

Dans les années 70, les deux hommes nouent une amitié sincère et durable et l'année suivante, Tshibumba dévoile à Fabian son projet de retracer l'histoire de son pays au travers d'une série de peintures. De cette collaboration naît un livre, ’Se souvenir du présent : peinture et contes populaires du Zaïre’.

Se souvenir du présent

Avec son 'Histoire du Zaïre’, Tshibumba se penche sur le début des années 60, période de grandes espérances pour le Congo avec la fin du colonialisme et le développement d'une classe moyenne prospère assurant enfin une certaine stabilité économique et sociale.

Dans ses toiles, Patrice Lumumba fait figure de personnage messianique dans la lutte pour l'indépendance du pays. Mais sa mort laisse présager les atrocités à venir. Les peintures les plus poignantes sont certainement celles qui dépeignent la réalité actuelle de la situation au Congo et qui nous semblent si familières : la pauvreté, les camps de réfugiés et les casques bleus.

Contes et griots

L'histoire du Zaïre telle qu'elle apparaît sous le pinceau de Tshibumba appartient à l'imagerie populaire. Ses toiles sont loin de reproduire fidèlement la réalité de la colonisation et se font au contraire davantage l'écho de croyances populaires largement répandues et prennent parfois des libertés avec la véracité de l'histoire nationale.

Il arrive parfois que Tshibumba commette intentionnellement des erreurs ou exagère certains traits pour introduire un décalage ironique qui incitera le spectateur à la discussion. Dans son livre, Fabian explique que « toutes les entorses à la réalité que s'autorise Tshibumba ont pour seul et unique but de surprendre et de faire rire ».

Une histoire douleureuse

Les prémices de l'histoire du Zaïre remontent à la période précoloniale, alors que le pays est encore connu sous le nom de Congo. Tshibumba illustre cette époque où «les gens savaient profiter de la vie» par des représentations de «scènes de village».

Ses observations témoignent de son profond respect d'un temps révolu et il est tentant de porter sur ses toiles un regard empreint de nostalgie. Tshibumba peint ainsi des paysages mythiques et revient aux origines de l'Afrique, bien avant qu'elle ne tombe sous le joug du colonialisme.

Il réalise les portraits de grands pionniers européens venus fouler le sol congolais. Pour commencer, ceux des colons Portugais ayant découvert le Congo en 1487, puis ceux des célèbres explorateurs britanniques David Livingstone et Henry Morton Stanley, à l'origine de la vague de fascination et d'engouement des Européens pour le Congo. Aux yeux du peuple congolais, Livingstone et Stanley sont responsables de l'intensification de l'ingérence européenne sur le continent africain.

Le roi Léopold II de Belgique, qui a régné sur le Congo aux débuts de la colonisation, est lui aussi représenté à de nombreuses reprises dans les toiles de Tshibumba. L’artiste s'attache tout particulièrement aux incidents survenus durant toute la période où le pays est déclaré propriété privée du souverain belge qui lui donne le nom d'Etat libre du Congo. Les nombreuses histoires qui circulent sur ces années sombres alimentent le souvenir de l'oppression belge.

Au cours de la seconde moitié des années 50, la volonté d'indépendance se fait plus forte. Patrice Lumumba, est l'un des leaders de la lutte contre l'occupant belge est entièrement dévoué à la cause panafricaine. Sa gloire et sa chute font l'objet d'une série de dix-huit toiles.

A l'occasion de la déclaration d'indépendance de la République démocratique du Congo le 30 juin 1960, Lumumba prononce un discours devenu célèbre dans lequel il condamne la période coloniale. Il devient Premier ministre mais son gouvernement est renversé soixante-sept jours plus tard après que la province méridionale du Katanga, soutenue par la Belgique, ait déclaré son indépendance et que le général Joseph Mobutu, commandant en chef de l'armée nationale congolaise, se soit emparé du pouvoir suite à un coup d'état. Lumumba est alors démis de ses fonctions et arrêté. Le 17 janvier 1961, il est abattu dans des circonstances mystérieuses.

Les toiles illustrant les années qui suivent l'indépendance témoignent de la souffrance et des tourments endurés par le peuple congolais. Joseph Mobutu s'autoproclame Président en 1965.

Celui-ci va diriger le pays d'une poigne de fer et dissoudre l'opposition, instaurant ainsi un régime autoritaire à parti unique. Il redéfinit l'idée d'identité nationale ; le Congo devient le Zaïre en 1971. Les compagnies étrangères sont nationalisées. Un culte de la personnalité sans précédent est rapidement entretenu autour de Mobutu.

L'Histoire du Zaïre’ s'achève par la représentation d'évènements datant du début des années 1970. Tshibumba réalise également quelques toiles d'anticipation dans lesquelles il laisse libre cours à son imagination, immortalisant son rêve d'un ordre nouveau où les clivages sociaux n'existeraient plus et où les partis politiques prendraient le pas sur la religion. Les dernières toiles datent de 1981. C'est à peu près à cette époque que Tshibumba disparaît. On est depuis sans nouvelles de l'artiste.

Toutes les photos sont sous le copyright du KIT Tropenmuseum d'Amsterdam