Culture

Trentemøller : de sons froids

Article publié le 27 septembre 2014
Article publié le 27 septembre 2014

Le long d’une discographie plutôt sombre, le musicien danois a souvent soufflé le froid dans l’univers de la musique électronique. Quitte à renvoyer l’image d’un garçon aussi flamboyant qu’un morceau de roche froide. Pourtant, Anders Trentemøller est aussi un mec capable d’imprimer sur un disque, la plus belle couleur des sentiments. Rencontre. 

La musique de Trentemøller a longtemps évoqué ce morceau de pierre curieux qu’une famille et un chat regardent les bras croisés sur la pochette de son dernier album, Lost. Perdu. Comme ces mélodies qui n’osent pas s’enfiler, ces accords plaqués d’une main tremblante ou cette basse monocorde dont les timides vibrations se calquent sur celles des acouphènes. Autant de testaments d’une musique scandinave qui rime définitivement à merveille avec le froid. 

Near Death Experience

Anders Trentemøller a réalisé son dernier disque dans l’isolement le plus total. Pendant 14 mois, le musicien danois s’enferme dans son studio, rumine ses compositions et ne dit rien à personne, « gêné », dira-t-il, de montrer ce qu’il a fait à d’autres. De toute façon, Trentemøller n’a jamais écrit pour personne. Aucune dédicace à son ex, pas plus à sa copine, ni à un pote d’enfance dont les 400 coups auraient mérité une trace sur un piano. Anders préfère la référence aux années 80 où convolent beaucoup d’artistes qui ont soigné la bande-son des Near Death Experience. Joy Division, Cure, New Order, Depeche Mode, Suicide…De la musique à son procédé, la légère errance de Lost avait tout ce qu’il fallait pour claquemurer son auteur dans une chambre froide. 

« Comme tu le vois, je suis plutôt sympa comme mec, non ? ». Le temps d’un instant figé, Trentemøller écarte les bras en regardant sa bière. Sous le soleil fuyant de Rock en Seine, seuls ses ongles vernis en noirs pourraient rappeler que notre homme est sujet à la mélancolie. Le reste est à l’avenant : un cuir noir, une chemise à pois et une mèche de cheveux effilée qui tombe sur le sourcil. De son propre aveu, aucun signe extérieur ne pourrait expliquer l’état de tristesse vague que véhiculent ses morceaux. C’est une affaire de sentiments, « quelque chose d’intérieur que je ressens », précise-t-il en tripotant sa chevalière. « La musique mélancolique me touche profondément, et c’est sûrement pour ça qu’il m’est très difficile d’écrire des happy songs. »

Sa prétendue solitude, Anders l’explique comme une méthodologie de travail. Si l’artiste  se cloître, c’est pour conjurer les mauvaises d’expériences du passé. À l’époque où il jouait en groupe. « J’ai joué dans 5 groupes différents et à chaque fois, tout le monde avait besoin de donner son opinion sur la musique que l’on jouait. Perso, j’aime bien avoir une idée brute et la suivre jusqu’au bout. J’ai beaucoup souffert du compromis, de ce que ça générait en termes de perte de temps. Donc, concernant ma musique, je suis complètement égocentrique. » 

Dur dur d'être un DJ...

Quand il parle, Trentemøller bégaye un peu. Entre certaines phrases, il s’autorise une gorgée de bière, comme pour tempérer la frénésie d’un raisonnement qui a tendance à surgir trop vite. Là, il se reprend. « Ce n’est pas pour ça que ma musique est égocentrique. Attention. » Cette inclination à l’auto-défense est assez caractéristique du personnage. Sommé de s’expliquer, le Danois trouve rarement les mots justes pour expliquer ce qu’il fait. Lorsque Trentemøller indique vaguement qu’il « écoute ses sentiments » ou qu’il « fait de la place pour tout type de musique », une frange de journalistes affirme que c’est un DJ. « Je suis persuadé que les gens font trop vite le lien entre musique électronique et DJ. Selon moi, un DJ, c’est celui qui passe la musique des autres. C’est vrai que je l’ai été pendant 5 ans. Mais la plus grande partie de ma carrière, je l’ai passé à composer, en jouant tous les instruments sur mes disques. Je suis clairement un musicien. »

Paradoxalement, c’est en travaillant sur la musique des autres que Trentemøller accédera à la notoriété. Au mitan des années 2000, en plein dans sa période DJ, l’artiste remixera le morceau « Sodom » des Pet Shop Boys. Viendront Röyksopp, Moby, Depeche Mode, Franz Ferdinand puis la consécration quand les auditeurs de la BBC1 Radio désignent son Son Essential Mix comme le meilleur de l’année. Avec le recul, Anders sourit mais précise : « il faut savoir que je passais des semaines entières sur ces morceaux. Je les retravailler complètement. Pour moi, c’est comme si c’était mes propres compositions ».

Un argument que The Guardian n’a probablement jamais entendu. Dans une chronique de concert, le quotidien britannique décrit « un DJ froid, obnubilés par ses écouteurs ». Sur la page, un commentaire « Fuck You Guardian! » écrit par un certain….Anders Trentemøller. « Ouais c’était moi, bourré et énervé, dans le bus de tournée, avoue-t-il à demi-mot. J’avais vraiment apprécié la relation avec le public ce soir-là et j’ai trouvé ça injuste. C’était probablement la plus mauvaise chose à faire mais, tu sais, je suis un passionné et je fonctionne à l’émotion. Alors voilà. » La preuve que Trentemøller aussi, peut réagir à chaud.

Trentemøller - Gravity

Écouter : Lost de Trentemøller (sortie en septembre 2013/In My Room)