Culture

Tirana pour la beauté du geste

Article publié le 4 novembre 2009
Article publié le 4 novembre 2009
Tirana, ville d'art et de culture ? Sûrement pas selon ce visiteur Allemand. Portrait brossé en noir de la capitale albanaise : dans un décor délabré, les petites graines plantées du côté des créatifs ont du mal à germer.

A l'arrêt « Kinostudio » (« studio de cinéma »), le terminus de la ligne Nord de Tirana, les taxis attendent dans la poussière. Un vieux camion surélevé, en provenance d'Hanovre, fait de la publicité pour les lampes Osmar. C’est ici que sont plantés les anciens studios de cinéma albanais, dont le bâtiment principal est orné de colonnes et de statues dans le style classique. Diverses sociétés de cinéma et de télévision y sont désormais installées, tout comme l'école de cinéma Marubi. Une institution en conflit ouvert avec l'Etat. Depuis l'été dernier d’ailleurs, la tension est encore montée d’un cran. Occupations, bagarres… Une clôture protège aujourd’hui l'accès à l'école supérieure, et des vigiles patrouillent sur le terrain qui se trouve au-delà, dans un jardin de sculptures créé par l'école.

« Mais pourquoiun jardin devrait-il disparaître et pas une des nombreuses friches ? »

On a demandé un loyer à Kujtim Cashku, cinéaste et directeur de l'école, pour ce petit bout de terre, et il s’y est opposé. Récemment remercié, le ministre de la culture albanais avait voulu retirer l'émetteur de télévision Top Channel du haut de la pyramide-mausolée de Hoxha, dans le centre-ville, pour le déplacer ici. « Mais pourquoi ici, peste justement Cashku, alors qu'il y a tant de terrains vagues, pourquoi un jardin devrait-il disparaître et pas une des nombreuses friches ? »

Le long de la clôture qui barre la route, l'école a accroché une longue banderole qui illustre la violence de l'Etat, à laquelle se sont heurtés étudiants et enseignants lors des manifestations. Cashku annonce qu'il dispose de suffisamment d'images pour monter un film à ce sujet. Et selon lui, l'école Marubi a « le pouvoir de l'image » de son côté. Pire, cette clôture existe alors que se déroule, en cette semaine d’octobre 2009, le quatrième festival international du film des droits de l'homme. A côté du bâtiment principal peint en rouge qui abritait autrefois le studio de cinéma national, on peut voir une grande affiche du festival et des gradins de fer abandonnés sur le sol. Pour le cinéaste, voilà tout l’intérêt que porte l’Etat à la culture et à l’art.

(Jorn Ebner)

Biennale à l’hôtel

Le terminus « Kinostudio » se trouve en bordure de la ville, un peu plus loin, un téléphérique grimpe dans la montagne Dajti. Dans le centre-ville, un hôtel du même nom, était réservé à l'époque communiste aux visiteurs aisés et aux étrangers. En 2002, il a fermé et a été rapidement pillé. Chaque tentative de vendre ce bâtiment a été soldée par un échec. La quatrième biennale de l'art de Tirana (Ticab) y a finalement investi les lieux en juin 2009. Un lieu complètement vide qui convient bien à ce genre de manifestations artistiques : le 29 octobre 2009, les semaines de la culture allemandes ont été l’occasion d’y diffuser Feedback '89. Désormais, c’est carrément le ministère des affaires étrangères qui veut s’installer au Dajti, comme le regrette vivement une collaboratrice de la biennale… Dommage, dit-elle en substance : le Ticab permettait non seulement d’exposer des œuvres d’art contemporaines, mais aussi de mettre en valeur un bâtiment chargé de souvenirs et de sens, construit pendant l’occupation italienne, à l’époque fasciste des années 30.

(http://www.flickr.com/photos/slazgrc/)D’ailleurs cette année, certains artistes exposant lors de la biennale ont intégré les vestiges de l'hôtel à leur travail : on a pu voir des sculptures imposantes réalisées à partir de débris d'assiettes, des dessins côtoyant des piles de dossiers, des projections sur des placards aux portes arrachées. Des toiles d'araignée noires ornaient la grande salle de bal. L'état de ce bâtiment reflète bien celui de la ville, qui aspire à la richesse en marchant sur des chemins fatigués. L'art renvoie ici à la vie économique contemporaine, dans d'autres espaces urbains : « dead malls » (« centres commerciaux morts ») aux Etats-Unis, chiens errants en Chine.

Paresse dominicale

Sur le marché de Tirana, il y a plus d’animation que dans ses galeries marchandes. Les grandes places de la ville sont caractéristiques de l'architecture italienne de l’époque fasciste. A l’horizon, de nouvelles constructions aux façades de verre, comme à l'Ouest, abritent des magasins chers, à l'écart du centre-ville. Dans les vieux quartiers du centre, une église est en construction. Des écrans publicitaires lumineux ornent la plupart des vitrines de magasins. Des écrans géants sont posés sur la façade d'un grand centre commercial, et ce, malgré les fréquentes pannes de courant en été et en hiver. Au Sud de la ville, derrière l'université et l'école d'art, s’étale un parc mal entretenu, avec au milieu, son lac artificiel. Un petit amphithéâtre rouge brille d’un charme architectural soviétique grossier. Ici, le dimanche, les adolescents et les familles paressent et s'amusent.

En semaine, c’est un autre spectacle, celui des visas que l’on demande dans les ruelles, derrière les ambassades. Les gens se forment en grappes, la police tente d’éviter les débordements, un employé de l’ambassade demande de l’ordre. Ces personnes souhaitent quitter le pays, ce qui nécessite une approbation… Ils ne supportent pas de rien comprendre à une procédure trop opaque. A Tirana, il n’y a pas la place ni pour l’art contemporain, ni pour le cinoche, ni pour les droits de l’homme…