Culture

Tirana ou l'art de la quête anticapitaliste

Article publié le 17 juin 2011
Article publié le 17 juin 2011
Au-delà de ce que beaucoup appellent la culture « panbalkanique » et de l'influence exercée par la société de consommation, Tirana explore de nouveaux modes d'expression. Le chemin est loin d'être facile : les hommes politiques du pays sont davantage intéressés par les urnes que par les œuvres d'art.
Cependant, une nouvelle génération d'artistes s'emploie à dépoussiérer la scène culturelle locale et en finir avec des préjugés tenaces. Zoom sur la capitale albanaise.

Tirana est une ville à ciel ouvert. A parcourir ses rues, on a l'impression qu'un géant s'est amusé à déplacer les édifices sans ordre précis. Le regard est attiré de toutes parts et suit les impulsions de cette jungle aux allures de métropole. Immeubles à moitié construits (ou complètement en ruines) côtoient gratte-ciel ultra modernes, le tout envahi par un flot anarchique de conducteurs kamikazes et par une faune humaine aux genres divers. Sous cette confusion apparente, cohérente à sa façon, se cache un ensemble : Tirana est un lieu de contrastes, de mélanges improbables qui constellent son paysage. Pour preuve, la place Scanderberg en plein centre : sur ce périmètre chaotique et immense, se dressent un gratte-ciel, une mosquée et un imposant musée dont la façade est ornée d'une grande mosaïque communiste. L'association est saisissante. Une question vient alors à l'esprit : jusqu'où iras-tu, Tirana ?

Le fléau de la culture pop

Scanderbeg Square, en cours de construction, sert de métaphore pour représenter le reste de la ville.

« C'est une ville en perpétuelle construction », m'avoue une journaliste locale lors de notre entrevue dans un hôtel avec vue sur la grande place. Ses réponses m'aident à percer le « mystère Tirana ». Lorsque je lui demande quels sont les sujets qui dominent l'actualité culturelle, elle me rétorque : « Bonne question. Je dirais la beauté des jeunes d'aujourd'hui. » Même si elle ne m'est pas d'une grande utilité pour les fins de ce reportage, cette information me permet de dégager l'une des principales caractéristiques de la capitale albanaise : l'omniprésence de la culture pop. Bien que culturellement fertile, un pays ressent le besoin de se rebeller contre tout et de succomber au démon du capitalisme quand il est aux prises avec un régime communiste et une censure féroce.

Pour Rubim Bego, le grand nombre de murs peints que la ville comporte devrait être utilisé pour créer de nouvelles formes d'art urbainEn se baladant dans Tirana, il n'est pas rare de constater les traces d'influences extérieures sur bon nombre d'enseignes de magasins. L'utilisation de l'anglais ou de l'italien est fréquente : ces deux langues prédominent, en particulier l'italien, dont le rayonnement est visible partout. Une représentation du Popollo de la Libertá, le parti de Silvio Berlusconi, siège même sur la place principale. La raison est simple : lors de la chute du régime communiste dans les années 90, les Albanais ont commencé à regarder en masse la télévision italienne. Entre « telegiornales» et «veline », le virus de la culture transadriatique a gagné peu à peu la ville et contribué à la formation de ce creuset qu'est aujourd'hui l'Albanie. « Tirana n'a pas de personnalité, elle se cherche », m'explique Rubim Bego, artiste et producteur de musique . « La clé, c'est de penser mondial et d'agir local. Pour le moment, on imite, on ne crée pas. Il faut capter ces influences extérieures et les adapter. De ce fait, le chemin est encore très long avant de voir apparaître une vraie culture locale. »

« La clé, c'est de penser mondial et d'agir local. Pour le moment, on imite, on ne crée pas. »

Cela fait quelques années déjà que Bego essaie de mettre en pratique ses idées. Il fut l'un des organisateurs du MJAIT Fest, festival de musique indépendante et mène désormais un projet de radio associative, dont l'objectif est de proposer de nouvelles alternatives culturelles. Ainsi, il entend apporter une solution à l'un des problèmes majeurs de la culture contemporaine du pays : le manque d'infrastructures dédiées à la création et d'espaces permettant aux jeunes de s'exprimer. « Le gouvernement devrait aider à la mise en place de telles structures, en poser la première pierre pour que l'art contemporain se développe », indique-t-il.

Les obstacles politiques au dynamisme juvénile

Loin de faire cas de ces revendications, la classe politique désapprouve l'idée de soutenir l'art. Andamion Murataj en sait quelque chose : c'est le scénariste de The forgiveness of blood, long-métrage qui a reçu le prix du meilleur scénario au dernier festival de Berlin. A aucun moment, ce film, réalisé par Joshua Marston, n'a pu compter sur l'appui des autorités nationales. Depuis New York, le cinéaste me raconte qu'en dépit des demandes de financement adressées au Centre cinématographique d'Albanie, ils ont eu beaucoup de mal à franchir les murs de la bureaucratie et le territoire occulte des lois relatives à l'art. Malgré tout, le film a connu le plus gros succès jamais remporté par un long-métrage en langue albanaise. Faute de financements, le marché des œuvres d'art est au point mort : il ne parvient pas à décoller et demeure ancré dans la tradition. Pour certains, l'origine du problème semble liée au fait que les autorités sont déconnectées de la réalité : « les organismes publics ne voient aucun intérêt à investir dans l'art contemporain, car ils estiment que ce n'est pas important », ajoute Rubim Bego.

« Il est difficile de vivre de l'art. Il n'y a aucun débouché, aucune galerie, aucune personne formée à l'organisation d'expositions.»

Professeur et artiste visuel de 29 ans, Ilir Kaso partage le même point de vue. Il précise également que les subventions et fonds destinés à l'art sont généralement attribués aux amis d'élus ou à ceux dont les productions artistiques sont plus proches des courants officiels. Et il n'est pas étonnant d'apprendre, en consultant les multiples rapports internationaux, que l'Albanie est l'un des pays les plus corrompus des Balkans. Le copinage est de mise, ce qui freine le développement de nouvelles idées ou tendances sur la scène locale. « Les jeunes veulent que les choses bougent vite, mais les hommes politiques ont toujours un temps de retard », déclare Ilir. « Ici, il est difficile de vivre de l'art. Il n'y a aucun débouché, aucune galerie, aucune personne formée à l'organisation d'expositions. De même pour le théâtre : les pièces sont en général assez classiques. Il n'y a pas de place pour les jeunes créateurs. De nombreux artistes essaient de faire du moderne. » Et il sait de quoi il parle : Ilir a beau être un auteur reconnu, il est obligé de faire appel à ses élèves de l'Académie d'Arts de Tirana pour mettre en scène sa pièce et pouvoir ainsi boucler ses fins de mois. Censure économique ? Susana Varvarika, critique d'art, m'aide à comprendre : « L'Albanie est un pays très riche en ressources, mais les institutions culturelles sont beaucoup trop proches du gouvernement. Il est très difficile de se sortir de ce circuit fermé. Qui plus est, nos dirigeants ne comprennent rien à l'art. »

Tout tourne autour de la politique. Les problèmes qu'affronte le système actuel font que tous les regards sont rivés sur les urnes, au détriment des œuvres. Et Ilir de conclure : « Trop d'hommes politiques restent encore attachés à notre passé communiste. »

Un avenir possible ?

Si le passéisme des élus représente un obstacle au développement, les jeunes artistes tentent toutefois de faire tomber cette barrière. Toujours d'après Ilir Kaso, ils vont au-devant de la société : « Ils ne cessent de me surprendre avec leurs idées. » Susana Varvarika est catégorique : « Les artistes sont très habiles dès lors qu'il s'agit de rendre compte de la réalité au travers de leur travail. Les jeunes sont contre l'art détourné par le gouvernement. Ils peuvent changer ce pays. »

Cet article fait partie d’Orient Express Reporter 2010-2011, la série de reportages réalisés par cafebabel.com dans les Balkans. Pour en savoir plus sur Orient Express Reporter

Photos : Une  (cc) Sharilyn Neidhardt/Flickr; Texte 1: ©Sladjana Perkovic; 2: davdulf/Flickr; video: cortesía de Lightfilms/Youtube