Culture

«The Whispering Muse», une histoire qui sent le poisson

Article publié le 27 juin 2012
Article publié le 27 juin 2012
The Whispering Muse (littéralement, la muse qui murmure), ce n’est pas simplement l’histoire de la passion d’un homme pour le poisson. Dans une prose serrée, acérée et, par moments hypnotique, Sjón crée sa propre fable, pleine d’originalité, en mélangeant mythes grecs et légendes islandaises. Son livre est paru le 7 juin.

1949 : Vladimar Haraldsson est invité sur un navire marchand danois, direction la Mer Noire. La cargaison de cellulose transite de la Norvège à la Turquie, avec plusieurs escales exotiques. Mais Haraldsson ne s’intéresse véritablement qu’à une chose : le poisson. Cet excentrique de 27 ans à l’imagination fertile est le fondateur d’un journal scientifique appelé Fisk og Kultur « Le poisson et la culture », ce qui est aussi le titre de la conférence qu’il prononce un soir devant les passagers du navire). Ce journal est consacré à sa « préoccupation principale », à savoir « le lien entre la consommation de poisson et la supériorité de la race nordique ».

Mythes grecs islandais

Haraldsson n’est pas strictement piscivore mais le régime invariablement carnivore à bord du MS Elizabet Jung-Olson ne lui réussit guère. Invité à bord par le propriétaire du navire, dont le fils a contribué à Fisk og Kultur, il pêche le cabillaud par-dessus le bastingage au lieu de se plaindre. Mais The Whispering Muse, ce n’est pas simplement l’histoire de la passion d’un homme pour le poisson. Dans une prose serrée, acérée et, par moments hypnotique, crée sa propre fable, pleine d’originalité, en mélangeant mythes grecs et légendes islandaises.

Sur le MS Elizabet Jung-Olson, le second, Cénée, régale l’équipage et les passagers de ses histoires à bord d’un navire appelé Argos. L’Argos, comme le savent ceux qui connaissent l’histoire grecque ou qui ont vu l’admirable classique du cinéma Jason et les Argonautes, c’est le navire à bord duquel Jason a embarqué pour partir en quête de la Toison d’Or. Dans la mythologie grecque, le héros Cénée est aussi le père de l’Argonaute Coronos. Dans le récit que ce nouveau Cénée fait du séjour des Argonautes à Thesbos, où seules les femmes demeurent, on croise un poète qui récite un poème sur Sigurd et la sorcière Gudrun, une histoire tirée, elle, de la mythologie scandinave.

Plein la « vue »

Au milieu des légendes grecques et nordiques on trouve des références à Knut Hamsun, l’auteur norvégien controversé malgré son prix Nobel. Et bien sûr d’autres histoires de poisson. « Dans sa première forme, il n’est rien qui ressemble plus au cœur de l’homme que le cœur du poisson » déclare Haraldsson en ouverture de sa conférence sur « Le poisson et la culture ». L’œuvre de Sjón a remporté de nombreux prix et nominations. Elle est traduite dans 25 langues et actuellement en lice pour le prix de la fiction étrangère indépendante. Outre des romans, il a écrit des poèmes, de pièces de théâtre, des scripts pour le cinéma et des paroles de chansons pour sa compatriote Björk. En 2001 il a été nominé, aux côtés de Lars von Trier et de Björk, pour une récompense pour la chanson I’ve Seen It All du film Dancer in the Dark.

Le nom de plume de cet écrivain, poète et parolier islandais au talent internationalement reconnu, marié et père de deux enfants, vient de la contraction de Sigur-jón et signifie « la vue ». La vue et la vision sont bien présentes dans ce petit livre qu’on lâche difficilement. L’écriture minimaliste et sans compromis de ce presque quinquagénaire (il a 49 ans) parvient à être floue et concrète à la fois. Sa prose est souvent onirique, quand elle décrit des scènes et des histoires à cheval sur le réel et l’imaginaire, mais reste précise et tranchante. The Whispering Muse est parue en islandais en 2005, il était grand temps que la traduction anglaise soit elle aussi publiée. Elle est signée par Victoria Cribb, qui a traduit deux des précédents romans de Sjon, The Blue Fox (2008) et From the Mouth of the Whale (2011). The Whispering Muse pourrait bien être à ce jour l’œuvre la plus achevée et la plus réussie de l’énigmatique Islandais.

Photo : (cc) Bjartur, éditeur de Sjon/ bjartur.is/ Hörður Sveinsson/ wikimedia