Culture

Terry Gilliam : « On meurt lorsqu'on n'est plus capable de rêver »

Article publié le 1 janvier 2007
Article publié le 1 janvier 2007
Ancien membre de la troupe d'humoristes anglais des ‘Monty Python’, l'acteur et réalisateur américain Terry Gilliam, 65 ans, cultive soigneusement son esprit agité et une inventivité débridée.

Festival de Sitges, Barcelone, novembre 2006. Avec ses cheveux grisonnants, sa bedaine généreuse, son tee-shirt bariolé et ses sandales, Terry Gilliam ressemble à s'y méprendre à un retraité anglais. Deux détails non négligeables le distinguent cependant du touriste britannique moyen : sa nationalité, car aussi incroyable que cela puisse paraître Terry Gilliam est né aux États-Unis, et son indéniable génie. Qui n'a pas hurlé de rire devant le film délirant ’Monty Python, sacré Graal’ ? Trente ans après l'incroyable épopée de la troupe des ’Monty Python’, Terry Gilliam continue de triompher au cinéma dans une carrière solo.

Gilliam feuillette avidement les journaux jetés sur la table à la recherche des déclarations chocs dont il a gratifié la presse au cours du Festival de Sitges. Avec ses saillies du genre « Nostradamus est mon deuxième prénom », « Les Monty Python, comme les Beatles, ne se reformeront jamais » ou encore « Je suis un Don Quichotte », Gilliam est une source inépuisable d'inspiration pour le journaliste en mal de gros titre.

Alors que nous démarrons l'interview, le cinéaste m'explique tout de go qu'il a très mal encaissé les mauvaises critiques recueillies par son dernier film, ’Tideland’, présenté lors de l’édition 2005 du Festival de cinéma de San Sebastián. « Ces critiques étaient ridicules», lâche-t-il écœuré. Depuis, la colère de Gilliam semble s'être calmée. « Le Festival de Sitges attire un public très différent de celui de San Sebastián. L'accueil réservé à mon film y a été bien meilleur. Ce n'est pas que ce que disent les critiques m'affecte plus que ça. Il m'arrive de penser qu'ils ont assisté à tant de projections qu'ils finissent par mélanger les films. Je n'ai jamais tiré de leçon quelconque d'aucune critique négative », poursuit Gilliam d'un ton serein où ne perce aucune rancœur.

Les enfants et la drogue

Il convient néanmoins d'admettre que ‘Tideland’, son nouvel opus, est un film difficile qui exige des spectateurs un minimum d'efforts. Le film, inspiré du livre éponyme de Mitch Cullin, raconte l'histoire d'une fillette dont la vie se résume à préparer les doses de ses parents héroïnomanes. À la mort de sa mère, elle s'invente un monde imaginaire où les trains sont des requins et où les poupées savent parler. C'est ainsi qu'elle parvient à fuir une réalité sordide.

« Je suis tombé amoureux du livre dès la première page. Je suis convaincu que le choix narratif est la clé de tout. Le spectateur voit l'histoire à travers le regard de la petite fille. Or, les adultes semblent déstabilisés et sont incapables de profiter du film », analyse Gilliam. « Lorsque l'enfant est filmée en train de préparer les fixs de ses parents, les adultes présents dans la salle ne peuvent généralement réprimer une grimace de dégoût. La scène qui se déroule sous leurs yeux leur est à ce point insupportable qu'ils se refusent à entendre quoi que ce soit ni même à accepter ce qu'ils voient. Ils ne retiennent du film que les aspects négatifs - les overdoses et la drogue - et passent à côté de la relation entre le père et la fillette et du monde imaginaire qu'elle s'est créé. Ce qu'elle fait ne lui pose pas le moindre problème, puisqu'elle ne fait qu'aider son père », m'explique Gilliam, visiblement dépité que les spectateurs ne soient pas en mesure, le temps d’une projection de se glisser dans la peau d’une enfant.

Une imagination sans bornes

Pour Gilliam, garder son âme d’enfant n'a jamais été un problème. Malgré ses 65 ans, il semble toujours raisonner comme un gamin. Depuis la fin de l'aventure déjantée des ‘Monty Python’, il incarne le guide spirituel de toute génération à travers ses productions fantaisistes et monumentales. Toutes comportent un élément magique visant à révéler le côté enfantin des personnages, qu'il s'agisse de la poursuite orwellienne filmée dans ’Brazil’ (1985) ou encore de la fable futuriste L'armée des douze singes (1995).

Et Gilliam ne s'en cache pas : « Je suis convaincu que l'on meurt lorsqu'on n'est plus capable de rêver. Pour moi, la réalité est indissociable de l'imaginaire, même si beaucoup de gens pensent le contraire. » Il s'interrompt un instant et étend les bras de façon à souligner l'importance de ses propos. « La réalité. Les gens n'ont que ce mot à la bouche. Pour ma part, je ne sais pas ce que c'est. Certaines personnes se débrouillent même pour arriver à vendre des journaux ou à exploser des records d'audimat à la télévision avec cette seule idée. Moi, je pense que la réalité est une notion tout à fait subjective, chaque individu ayant la responsabilité de réinventer son propre monde. Nous ne sommes pas obligés d'accepter le modèle que veut nous imposer la société », reprend-il. Lutter contre le système, voilà ce qu'aime Gilliam. Un plaisir qui, parfois, lui complique la vie.

Comme par exemple sur le tournage de la production ’L'homme qui a tué Don Quichotte’, que Gilliam n'a d'ailleurs jamais pu achever. Car en plus des obstacles rencontrés avant le tournage –Gilliam n’a trouvé un financement qu'au bout de dix ans-, une série de catastrophes naturelles et matérielles se sont abattues sur lui et l’équipe du film dès le début de l'aventure. Le making-of de ce tournage épique réalisé par Keith Fulton et Louis Pepe sous le titre ’Lost in la Mancha’ (2002), a ainsi traduit sur pellicule les péripéties d'un film a jamais inachevé.

Malgré tout, Gilliam affiche la ferme intention de continuer à alterner productions en Europe et productions outre-Atlantique avec la même énergie qu'il a toujours déployée dans son travail. Réaliser des films lui semble «plus simple aux États-Unis pour une raison financière tout simplement. Je sais que ça peut sembler ironique parce que je passe mon temps à dénigrer Hollywood, mais les studios américains débloquent des sommes dont je ne pourrais même pas rêver en Europe », m'avoue mon interlocuteur dans un grand éclat de rire.

Pour autant Gilliam n'en oublie pas pour autant l'Europe. « Si j'envisage de réaliser un film à gros budget, il me suffit de dire que je suis Américain. Pour un projet plus singulier, je redeviens Anglais », me confie-t-il. ‘Tideland’ a été tourné en Angleterre. Selon Gilliam, si les sommes investies par les Européens dans le cinéma sont moindre qu'aux États-Unis, les boîtes de production du Vieux continent sont plus ouvertes aux entreprises risquées et hasardeuses.

Le retour des Monty Python?

Le seul Yankee de la bande des ‘Monty Python’ a donc passé la moitié de sa vie sur notre continent, à Londres principalement. Arrivé en Grande-Bretagne en 1967 pour y rouler sa bosse, Gilliam fait rapidement la connaissance de ceux qui deviendront ses comparses. Aujourd’hui, cette époque semble révolue. Gilliam se refuse à reformer la troupe et propose aux chaînes de télévision des concepts de séries humoristiques plus modernes, quoique faisant toujours preuve de ce même esprit de transgression qui caractérisait déjà les ‘Monty Python’. « On trouve encore des choses intéressantes à la télévision», affirme Gilliam. «Le seul problème, ce sont tous ces producteurs qui te compliquent tellement la vie. Mais à partir du moment où tu as carte blanche, tu peux laisser libre cours à ton imagination, que ce soit au Royaume-Uni, où triomphe actuellement la comédie ‘Little Britain’, où aux États-Unis, avec des séries comme ‘South Park’ », s'enthousiasme mon interlocuteur.

Pour finir notre entretien, je demande à mon interlocuteur une idée de titre pour l'article que je m'apprête à rédiger. Il se concentre, puis me propose solennel: ‘Terry Gilliam n'a pas encore ressuscité’. Devant mon air perplexe, il part d'un grand éclat de rire et se lève pour partir. La rumeur prétend qu'il envisage de tourner une histoire de Don Quichotte avec Johnny Deep. Souhaitons-lui bonne chance.

Traduction du catalan au castillan par Cinzia Barberis