Culture

Taxidermia : film d’horreur hongrois ou allégorie historique ?

Article publié le 27 février 2012
Article publié le 27 février 2012
Alors qu’un film hongrois vient de remporter le deuxième prix au Festival du Film de Berlin en 2012, nous dirigeons nos regards sur un joyau sorti en 2006. Peu de films offrent tant de possibles lectures différentes que celui du réalisateur âgé de 33 ans, György Pálfi. Son second film est une critique de l’histoire moderne de la Hongrie à travers trois générations d’hommes.

Visuellement captivant, Taxidermia peut facilement être considéré comme un chef d’œuvre esthétique de 91 minutes, avec des effets de style qui rappellent le britannique né américain, Terry Gilliam, et le réalisateur tchèque Jan Svankmajer, sans oublier quelques touches du réalisateur britannique, Peter Greenaway. Le film suit une famille de père en fils qui se succèdent sur trois générations. Vendel Morosgovanyi (Csaba Czene), le patriarche, joue un planton obtus dans un poste militaire isolé qui se laisse abuser par ses supérieurs parce que ses pensées sont constamment tournées vers le sexe. Quand on ne lui donne pas d’ordres il se masturbe ou fantasme sur chaque femme qui lui passe sous les yeux.

Critique générale de la société de consommation

Le descendant de Morosgovanyi, Kálmán (Gergeli Trócsányi), participe à des concours de goinfrerie contre des concurrents du monde entier pendant l’ère soviétique, alors que son poids continue d’augmenter. Il mange tellement qu’au moment de prendre sa retraite, il n’est plus capable de se déplacer tout seul. Le fils de Kálmán, le dernier membre de la famille, est un homme décharné et dégingandé nommé Lajos (Marc Bischoff), qui travaille comme taxidermiste. Il embaume des animaux pour gagner sa vie et quand il laisse accidentellement la barrière de l’enclos des chats géants de son père ouverte, ceux-ci mangent le père-impotent. Lajos l’embaumera alors avec les chats. Finalement, il décidera de s’embaumer lui-même en construisant une machine qui le conservera vivant pendant qu’il prépare chacun de ses membres un par un.

György Pálfi était l’invité de l’équipe de Budapest de Cafebabel pendant leur couverture annuelle du festival de Sziget en 2007.

Projeté pour la première fois en Europe au Festival de Cannes en 2006, la production hongroise-austro-française est une allégorie de la société contemporaine en général. La première génération, qui cherche à essaimer partout où elle peut, peut être comparée à la mentalité coloniale masculine et inconsidérée qui ne se souciait pas de l’endroit où elle allait, tant que l’expansion impériale insouciante se poursuivait. La deuxième génération représente assez littéralement la société de consommation, mangeant et avalant tout ce (généralement importé d’anciennes colonies) qu’elle peut se procurer sans se préoccuper des conséquences. D’une certaine façon, ce consumérisme généralisé rivalise avec la mentalité coloniale européenne précédente en encourageant les gens à amasser les choses plutôt que les continents. La deuxième génération est passée d’un amas d’objets matériels, qui remplit à présent ses appartements et ses garages, à la consommation de biens non-durables, des piles aux hamburgers. Aujourd’hui, au lieu d’appartements encombrés, ce sont des veines et des pores qui sont bouchés.

La génération finale, celle de l’époque moderne, est l’effondrement inévitable de la précédente qui a épuisé sa capacité à supporter son appétit effréné et n’a plus d’endroit où s’étendre (sauf au niveau cellulaire). L’exemple de Lajos montre que ces prédécesseurs ont tant consommé qu’il n’y a plus rien pour soutenir une nouvelle expansion et que nous nous contractons aujourd’hui sur nous-mêmes. Comme Lajos, nous avons fini par vivre dans une machine compliquée qui nous permet de couper nos membres (par le biais de mesures d’austérité) pendant que nous suturons les plaies d’une expérience consumériste réduite à l’état de cadavre. Nous restons concentré sur la préservation de notre système – mort ou vif - mais la postérité nous exposera probablement dans un musée en tant qu’objet de curiosité, comme elle l’a fait pour Lajos dans le film.

Sorti en France, Belgique, Pays-Bas, Hongrie, Norvège et Allemagne en 2006, en Autriche, Espagne, Portugal, Royaume-Uni et Grèce en 2007, et en Finlande en 2008.

Photo : (cc) site officiel du film