Culture

« Small talk » : le parler pour ne rien dire en Europe

Article publié le 15 avril 2015
Article publié le 15 avril 2015

Parler pour ne rien dire, dire des banalités, avoir une conversation en surface... Autant d'expressions françaises pour désigner le « small talk », ou l'art de meubler le silence, qui n'est pas seulement le sport national des Français et des Anglais... Partons à la rencontre de voisins européens pour parler de la pluie et du beau temps.

Si vous vous êtes déjà demandé pourquoi vous n’ayez rien appris d’une conversation de vingt minutes, c’est que vous avez probablement parlé pour ne rien dire : acte de communication bref favorisé par la rencontre de deux personnes qui ne se connaissent pas bien et qui veulent éviter les silences gênés.

Le Polonais Bronislaw Malinowski a été le premier à étudier le phénomène des discussions sur la pluie et le beau temps. Il s’est intéressé à la fonction sociale du langage et a qualifié cet acte de communication comme informel et existant pour lui-même.

Pendant que vous parlez de rien, vous ne faites pas de découvertes extraordinaires, pas plus que vous ne parlez de sujet potentiellement épineux, mais vous commentez la réalité, constatez des choses évidentes, en vous plaignant ou en vous confiant. Sans ces discussions banales, il n’existerait pas cette culture de la discussion au bureau et tous ces blancs gênés dans les ascenseurs, à la photocopieuse, ou dans la queue pour aller à la poste. Ces discussions sont-elles les mêmes dans tous les pays ? Sans doute prennent-elles d’autres formes en Pologne, en Angleterre, en France, en Espagne, en Italie, en Allemagne… ? Essayons d’en savoir plus.

Grande-Bretagne : « Heureusement, il recommence à pleuvoir »

Les Britanniques sont passés maîtres dans l’art de parler pour ne rien dire. Un art qui a été cité pour la première fois dans les Hauts de Hurlevent (Emily Brontë, ndlr) quand Catherine arrive devant la fenêtre et commence une conversation avec Lockwood. Bien qu’ils n’aient aucun problème à engager une conversation sans prétentions mais sur à peu près tout (des interventions de chirurgie esthétique de David Cameron en passant par une femme de Stafford qui s’est réveillée en parlant avec un accent polonais un beau matin), le sujet de discussion préféré de nos voisins outre-Manche est sans conteste la météo (mais ils ne sont pas les seuls). Et dans le cas des Îles Britanniques, le temps qu'il fait est une source intarissable de paroles : on peut avoir de la  pluie, de la neige, puis un rayon de soleil dans la même journée. Souvenons-nous toutefois des mots du grand Oscar Wilde : « Parler du beau temps est le dernier refuge des gens sans imagination ».

Espagne : de tout et de rien

Vous imaginez probablement que l’Espagne souffre moins de schizophrénie météorologique que la Grande-Bretagne. L’Espagne est un pays magnifique baigné de soleil. Un seul jour pluvieux suffit à faire râler tout le monde. Quand les Espagnols parlent de rien, c’est souvent dans l’ascenseur ou  avec des inconnus. Ainhoa de Madrid nous dit que c’est très facile de voir quand les Espagnols commencent à dire des banalités. Ça fait souvent « Bueno pues...» (« Donc...» ). Les sujets abordés (toujours en surface, jamais en profondeur) dépendent de l’humeur de chacun et vont du sujet politique, économique au simple commérage. Et puis, Ainhoa trouve que les conversations banales peuvent souvent être très utiles pour éviter les blancs. « Parfois je me demande comment seraient les gens s'ils restaient silencieux quand ils ne sont pas seuls. »

Allemagne : pas de blabla, s’il vous plaît

On dit souvent qu’une conversation allemande banale, ça n’existe pas, parce que les gens n’ouvrent leur bouche que lorsqu’ils ont quelque chose d'important à dire. Ils apprécient particulièrement un dicton qui fonctionne également en Pologne : « La parole est d’argent mais le silence est d’or ». « Mais ce n’est pas toujours vrai », rétorque Katha à ce que vient de dire Jena. Les Allemands ont aussi le Kaffeeklatsch, qui qualifie une discussion entre filles autour d’un café. C’est très sexiste, mais une version masculine existe aussi : Stammtischgespräch, soit une discussion entre mecs autour d’une bière. Katha remarque cependant qu’il n’y a rien de moins inutile que le « ça va ? » français. « La première fois que je suis venue en France, j’ai été très surprise de voir que les Français me demandait comment j’allais sans se soucier de ce que je répondrai », se souvient-elle.

France : ça va ? Non, ça va pas !

Les Français pratiquent la banalité depuis Marie-Antoinette, ainsi que l’art de la prise de parole vide de sens en public, à son apogée sous le mandat de Nicolas Sarkozy, comme un sport national. On vous demandera d’abord : « ça va ? » et vous répondrez « ça va, et toi ? » - dire que ça ne va pas est inimaginable puisque qu’en France, on vit bien. La seule variation acceptée est d’informer votre interlocuteur de votre mauvaise santé ou de vos doléances.  Puis vous pouvez recommencer à parler de tout et de rien. Vous pouvez également parler de la météo, d’actualité ou de politique. Dans les cercles cultivés, les discussions sont orientées sur les expositions qui ont eu récemment lieu (notamment à Paris, où le mot « rétrospective » apparaît souvent dans les titres). D’autres expressions françaises typiques de la parlotte telles que « je dis ça, je dis rien », « ouais mais non » ou encore « bref, c'est la vie » constituent notre vivier linguistique de banalités. Matthieu de Toulouse pense que ces phrases devraient être à jamais bannies de notre langage. Manon de Marseille renchérit : « ça met tout le monde mal à l'aise, pourquoi est-ce qu'on fait ça ?»

Italie – Parler pour ne rien dire, on fait pas !

Cécilia de Florence précise que les Italiens ne pratiquent pas la conversation banale. D’autres « petites » activités, de la petite promenade aux blagues courtes la remplacent. Quelques Italiens ont dû être influencés par des étrangers pour parler du beau temps ou demander à un inconnu d’où il vient,  mais cette manière d’être n’est pas italienne. Et dans le monde des affaires, qu’en est-il vraiment ? D’après le kwintessential.co.uk, les entrepreneurs italiens parlent surtout de leur culture, de cinéma, de cuisine, de vin et de foot.

Pologne – Je ne parle pas aux inconnus !

Les conversations aux sujets dérisoires se sont probablement développées à l’époque de la République Populaire de Pologne.  Se plaindre était à ce moment là un sujet de conversation, car cela liait les Polonais entre eux. « Je n’ai pas d’argent, il pleut, il fait sombre, c’est froid, court, long et injuste, mais je ne suis pas le seul parce que cette femme là-bas et des milliers d’autres Polonais devant leur télé subissent la même chose. » Une nouvelle manière de parler pour ne rien dire a néanmoins fait sont apparition sur sol polonais : les conversations banales professionnelles. Aujourd’hui, dans un des bureaux de Varsovie vous pouvez entendre : « wyrabiamy targety, bo ekaunt nie lubi czekać, a na brifach zapoznajemy się z kejsami » (« Si nous atteignons nos objectifs c’est parce que le client n’aime pas attendre et parce que nous nous habituons aux procès par lettres », ndt). À la fin de la journée, les Polonais ne parlent plus pour ne rien dire :  « Je ne parle pas aux inconnus » est une phrase toute faite récitée par Marta, personnage de la comédie Dziewczyny do wzięcia, quand quelqu’un essaie d’engager une conversation avec elle dans les rues de Varsovie.

On ne raconte pas n’importe quoi, car « ce qui compte c’est le concret ». 

Childish Gambino - No small Talks