Culture

Silencio, le club où David Lynch se transforme en Grand Schtroumpf

Article publié le 18 novembre 2011
Article publié le 18 novembre 2011
« Silencio, no hay banda... » (« Silence, il n'y a pas d'orchestre »), ce n’est surement pas avec cette phrase que vous serez accueillis à l’entrée du club parisien super privé de David Lynch. Vous n’y trouverez pas non plus Rita, des cadavres ou des mystères à résoudre bien que le nom donné au lieu, Silencio, soit un hommage au film Mulholland Drive.

Plus vraisemblablement, à l’entrée du Silencio, vous trouverez un homme de stature moyenne sirotant une vodka avec une paille et contrôlant que votre nom soit sur la liste pendant que l’enseigne lumineuse, représentant deux clefs, clignote du rouge au bleu. C’est rue Montmartre, au numéro 142. Pour les journalistes, c’est l’ancien siège de L’Aurore, la rédaction a qui l’on doit le « J’accuse » d’Émile Zola, avant cela un cimetière où on enterra Molière, et enfin le studio d’enregistrement du groupe de musique électronique Justice. Pour tous les autres, experts et profanes, l’immeuble sur la droite est celui où se trouve la discothèque commerciale, le Social Club

La boite de nuit ressemble à un bunker souterrain, séparé de la surface par trois étages. En descendant, suspendues aux murs, on aperçoit plusieurs photographies des lieux prises par David Lynch en personne. Et déjà les premiers vertiges se font ressentir, la prémonition d’un dédoublement (thème qui est le fil d’Ariane du réalisateur) entre quelque chose que l’on reconnait comme réel (l’expérience, la descente des escaliers pour rejoindre un lieu) et quelque chose qui fait partie d’un imaginaire confus et énigmatique (personne ne va au Silencio si ce n’est avec une sorte de fascination pour Mulholland Drive). La pensée que ces photos soient prises dans un lieu qui en reproduit un autre, un décor de cinéma, et que l’on se retrouve à la merci d’une conception de l’art cubique (photographier une boite de nuit imaginée à partir d’un lieu inventé pour un film) crée une spirale dont il est possible de s’échapper seulement grâce à une saine dose de cynisme.

A l’entrée, la clef bleue de l’enseigne est une autre référence au film : dans Mulholland, c’est un des indices du mystère. Ici, elle indique seulement le statut du club : privé, l’entrée est réservée uniquement aux membres de 18h jusqu’à minuit. Il est ensuite ouvert au public jusqu’à 6h du matin (bien qu’il soit obligatoire d’être sur la liste). Pour devenir membre, il faut payer mais aussi justifier une quelconque contribution à la vie culturelle internationale : chant, musique, peinture, écriture, peu importe. Vous pourrez alors participer aux rencontres, concerts, master class, expositions et même proposer des événements. 

La rue Montmartre se situe dans le 2ème arrondissement.

Tout cela se passe exclusivement avant minuit. Après, comme Cendrillon, le Silencio se transforme en piste de dance avec un DJ et des gens qui font la queue au bar, jusqu’à faire dire à un des invités « C’est plus ou moins la même chose qu’au Social Club avec des filles d’un niveau plus…». Il reste cependant la possibilité de flâner entre les fauteuils et feuilleter un des 40/50 catalogues de design ou prendre place dans la petite salle de projection et assister à une des trois séances de la soirée, ou bien se saouler, rejoindre les toilettes, se mettre devant un des miroirs encerclés de petites lampes type loge d’artiste et se prendre pour un acteur, comme a du le faire la quasi-totalité des invités avant que la carrosse ne se transforme en citrouille et que David Lynch ne soit emporté par des souris chantantes noires (des groupies, en somme). Avant comme après, on a l’impression d’être dans un lieu de rencontre où tout le monde se connaît, où l’on s’embrasse et l’on se raconte nos journées.

Quand le réalisateur arrive et s’assoit à l’endroit qui lui était réservé, une vingtaine de personnes s’installent alors autour de lui, se serrant à la limite du possible, parlant de manière conviviale et animée et répétant la même scène à chaque déplacement du réalisateur. Ils semblent petits au coté du géant américain qui, plus qu’un Socrate, moderne et âgé, ressemble au Grand Schtroumpf au milieu de ses Schtroumpfs. Ceux-ci sont plutôt ridicules et Lynch, impérieux et impressionnant, avec son aura de maitre du drame psychologique, apparait doux avec une cordialité enfantine. Y compris avec ce type qui lui tourne autour avec une cure dent à la bouche – prêt à lui tirer la veste pour lui dire « Regarde un peu, Grand Schtroumpf, ce que j’ai appris de Ryan Gosling dans Drive » (pour la défense de ce dernier, il aurait fallu dire au type qu’il ressemblait plus à Benigni dans Johnny Stecchino) – ou cet autre avec le regard psychopathique absent et vitreux genre Frank Booth dans Blue Velvet(1986), à l’époque du Slow Club. Le Silencio est beau et intéressant comme le sont des centaines d’autres clubs à travers le monde (surement moins que ceux inventés dans les films de Lynch) et il confirme l’impression que l’art (même s’il est grand, reconnu et nécessaire) quand il rencontre des ambitions étrangères ne devient rien de plus que la pantomime de lui-même, ou pire, un provincialisme commun. Que cela soit à Paris ou dans l’arrière pays du Morbihan.

Schtroumpfé ?

Le Silencio est ouvert du mardi au samedi de 18h à 6h.

Photos : ©  David Lynch David Lynch sur la scène du Silencio © Alexandre Guirkinger/ both courtesy of Roland Kermarec on  'Lynchland' facebook page/ facebook; smurf (cc) Chuck _Maurice/ Flickr