Culture

Scénarios futuristes pour le ciné numérique

Article publié le 29 janvier 2008
Publié dans le magazine
Article publié le 29 janvier 2008
Au Future Film Festival de Bologne, en Italie, pas de trépied, ni de caméra. Les claviers, souris et logiciels tiennent le haut de l'affiche. Discussions avec trois professionnels.

Depuis dix ans, le Future Film Festival repousse les frontières de l'animation, vers des territoires cinématographiques innovateurs et inconnus. Les évolutions du numérique suscitent notamment toutes les interrogations. Vicki Dobbes Beck, la directrice du marketing de l'Industrial Light & Magic; Matt Aitken, le superviseur de l'animation numériqe de Weta Digital et enfin, Bruce Sterling, écrivain de science-fiction, tentent d'y répondre.

Quels seront les ingrédients de ce cinéma du futur ? Pour eux, aucune hésitation : des coûts de production moins élevés, de nouveaux instruments de technologie et un immense potentiel de création. « Il y a seulement dix ans, je m'occupais du personnage de Gollum dans la trilogie du Seigneur des anneaux. Cela me semble tellement loin maintenant ! », me révèle d'entrée Matt Aitken. En 1997, les films Titanic, Jurassik Park et Men in Black étaient tous basés sur des effets spéciaux derniers cris. Et ils ont fait des cartons au box-office ! Pour Aitken, les difficultés techniques de l'époque ont été largement surmontées : « Nous devions rendre naturel la peau, l'eau, les effets de lumière, mais avec l'augmentation de la puissance de calcul et la capacité à gérer plus de données, des pas de géant ont été faits ! »

De l'écran à la console

Second enjeu : la 'virtual cinematography' qui devrait encore perfectionner la 'motion capture'. Cette dernière permet déjà en temps réel de suivre la performance d'un acteur, via un 'pantin' numérique sur un écran. Le metteur en scène pourra alors voir immédiatement sur son moniteur, le produit fini. Il maîtrisera d'autant plus le processus de création.

Autre aspect du cinéma futuriste : son adaptation sous forme de jeux-vidéos. N'importe qui peut devenir protagoniste et revivre la moindre scène d'un film à travers le jeu à peine chargé. Les deux maîtres des effets spéciaux, loin de se laisser impressionner, s'accommodent de cette dérive : « Beaucoup de spectateurs pourront rentrer chez eux après avoir vu un film et le revivre sur la console. Pourquoi pas ? »

Vicki Beck me révèle d'ailleurs que son employeur, l'Industrial Light & Magic ( la société de post-production qui a travaillé sur le film Pirates des Caraïbes ) possède d'ores et déjà une section jeu vidéo et travaille à intégrer de plus en plus les deux médias. Ainsi, les jeux vidéos auront bientôt de véritables scripts, de plus en plus élaborés. Ce qui ne semble pas poser de problèmes aux jeunes artistes car les passerelles entre les deux métiers sont fréquentes.

Makoto Shinkai lui-même, grand gagnant du festival avec son film Byousoku 5 centimeters a d'ailleurs débuté sa carrière dans une société de jeux électroniques. Mais, pour l'écrivain Bruce Sterling, cette évolution fait craindre ce qu'il appelle 'l'effet Pokémon' : les films de haute-technologie risquent de devenir des produits intégrés dans une complexe stratégie de marketing où le consommateur passera de la tasse de café à la salle de ciné, du jeu vidéo à la sonnerie de portable.

Le cinéma très 'Renaissance Sarkozy'

Dans un grand bain marketing, l'imagination et la créativité ne semblent pas avoir beaucoup de place. « Nous sommes dans une société de services, nous effectuons des commandes », souligne Vicki Beck, avant de nuancer : « Chaque solution technologique que nous offrons est bien sûr mise au service du metteur en scène. Elle lui permet d'augmenter sa marge de manoeuvre dans le processus de création ». Tout est donc misé sur la nouvelle perfection du numérique appliquée à des enjeux bel et bien réels.

Un futur radieux en perspective... En entendant ces propos, Sterling se met à rire : « Pourquoi ne pas envisager un futur à laBollywood, un mélange d'anarchie et de technologie ? C'est actuellement la plus grande industrie cinématographique au monde. Et l'industrie européenne alors ? Avec bien peu de technologie et beaucoup d'aides de l'Etat, ce style 'Renaissance Sarkozy' va peut-être nous influencer à force de films aux missions civilisatrices », disgresse- t-il.

Ce monde de technologie, c'est aussi l'avènement de l'ère You Tube 3.0 qui s'annonce. Un réseau hyper connecté dans lequel tout le monde deviendrait tour à tour acteur ou metteur en scène. « Le monde pourrait être une gigantesque école de cinéma, peuplée de gens pas très pros qui posséderont un large panel de moyens technologiques », se risque à dire Sterling. Puis il ajoute : « Nous n'aurons plus de films mais seulement des morceaux de pellicule. Et on se demandera très vite où sont passés les grands maîtres. Mais si ça ne tenait qu'à nos prophéties de futurologue, le Japon dominerait le monde depuis vingt ans déjà ! » conclue-t-il, amusé.

Japon, superstar au festival du futur de Bologne

Du 15 au 20 janvier, au Future Festival, pas moins de 186 oeuvres ont été présentées à 30 000 spectateurs. Dans la section long-métrage le grand vainqueur est Makoto Shinkai qui se voit attribuer le Lancia Platinum Grand Prize pour son film d'animation Byousoku 5 centimeters présenté en avant-première européenne lors du festival. Il y raconte l'amitié de Takaki et Akari qui voient peu à peu leurs vies prendre des chemins différents. Mention spéciale aussi à un autre film japonais : Amer béton de Michael Arias. Dans son oeuvre, amour, fraternité et bonté semblent être des sentiments bannis de la société moderne, corrompue. « Thèmes affrontés sans rhétorique ni banalité », déclare Enzo d'Alò, membre du jury.

Photo de la home page : Palazzo Re Enzo dans la Salle Hera, à Bologne (Photo : Emanuel Grifoni )