Culture

Satire et politique en Italie : Le Roi s’amuse !

Article publié le 25 septembre 2008
Article publié le 25 septembre 2008
Le « Teatrino della politica » et son chantre Beppe Grillo. Dans la Péninsule, plus qu’une pratique, c’est avant tout un certain état d’esprit de l’homme de la rue désabusé qui excelle à ridiculiser le monde politique. A mi-chemin entre le « Café du Commerce » popularisé par les chansonniers en France et plus récemment par les « Guignol de l’info ».

Pantalonnade et bouffonnerie au pouvoir : la clameur des manifestations aussi réelles que virtuelles organisées par le comique Beppe Grillo sur les places de Bologne et de Rome, et que son blog sur le Net diffuse et amplifie à travers le monde entier, connaissent encore à ce jour un grand retentissement. A en juger par sa popularité et l’élargissement de son audience, on pourrait sans complexe orthographier la « méchante » antipolitique avec une majuscule, surtout si on la compare à la grande désaffection dont souffre sa « bonne et correcte » petite sœur : la politique…

Toutefois ne risque-t-on pas ainsi d’user un peu trop facilement d’un label qui finirait par dénoncer tout et n’importe quoi dans son empressement à se faire le porte-parole de toute forme de mécontentement ou de dissension ? Ne faut-il pas prendre garde à ce qu’une telle attitude, à cause d’un usage trop fréquent, ne devienne à la longue un reflexe pour ainsi dire conditionné ?

L’Antipolitique au gouvernement

L’Antipolitique représente un concept un peu flou, un terme générique applicable à n’importe quelle poussée d’extériorisation un tant soit peu vulgaire, violente ou populiste qu’il est mal aisé d’inscrire dans les cadres traditionnels du politiquement correct. « On parle trop facilement aujourd’hui d’antipolitique, trop souvent et en trop de circonstances pour dénoncer tous les mensonges. En Italie, cela est surtout dû à Beppe Grillo », nous explique la politologue Donatella Campus qui a développé cet argument dans son livre L’Antipolitica Al Governo paru en 2007 (aux éditions Mulino Contemporanea).

A l’origine de ce phénomène, on trouve déjà Silvio Berlusconi et son petit théâtre de la politique (« Bagaglino »), un programme de satire politique « légère » diffusé sur l’une de ses chaînes et qui a donné plusieurs mois durant le LA au populisme. L’antipolitique s’est vu donc ainsi élevé au rang de divertissement dans le but de faire rire sans toutefois que personne ne juge bon d’en avoir peur. « La Politica de Bagaglino » se réfère à la base au nom d’une troupe d’humoristes et d’imitateurs romains fondée par d’anciens journalistes en 1965 et plutôt répertoriée « très à droite » a aussi donné son nom à une émission prétendument satirique foisonnant de vulgarités orales et visuelles et de femmes… dénudées. Ce programme est diffusé sur plusieurs chaînes privées du pôle médiatique Mediaset sous la houlette du Président du Conseil de la République italienne, Silvio Berlusconi.

Dans leur stratégie de communication politique qui consiste à tout déformer, les comiques en tout genre se servent du « vafanculo » pour tenter ainsi d’accéder au pouvoir. Le temps est révolu où la mission des bouffons de cour consistait à clamer haut et fort : « Regardez ! Comme le Roi est nu ! » A présent, le Roi en se chargeant lui-même de la besogne, se met ainsi par la même occasion en valeur. Ceux dont l’ambition est d’accéder au trône ont plutôt le beau rôle puisque la tâche n’exige pas de leur part de vraies prouesses herculéennes.

Coluche et Beppe Grillo ? Cherchez la différence !

L’Antipolitique peut se percevoir comme une dégénérescence de la politique. Paradoxalement, le phénomène Berlusconi, lui-même pur produit de ce climat de déliquescence, en a fait aujourd’hui une phraséologie gouvernementale qui dénonce à son tour l’Antipolitique. Beppe Grillo qui pourrait être son mentor, a connu ses premiers instants de gloire grâce au tournage du Scemo di Guerra, (Le fou de guerre) un film réalisé par Dino Risi en 1985. Fort de ce succès, le comique ayant laissé entendre qu’il pourrait bien un jour envisager de descendre dans l’arène politique en présentant sa candidature, la presse le salua alors comme un… fou de guerre.

De son côté, Coluche, le célèbre acteur et humoriste français, a lui aussi ridiculisé en son temps la classe politique française en décidant de se présenter aux présidentielles de 1981. Les similitudes entre ces deux facétieux ne se limitent pas seulement à leur métier, ni à leur ambition de conquérir une place plus importante dans le cœur du public, mais également a leurs imprécations contre les errements de la chose publique dans un mode lexical offrant beaucoup de points communs : « Tous ensemble pour leur foutre au cul avec Coluche », fut le slogan du comique français disparu en 1986.

Le Front de l’homme de la rue

Malgré tout, précise Donatella Campus : « Je ne crois pas qu’en Italie, le signe avant-coureur d’un tel phénomène, puisse être un Coluche. La situation française était différente de celle dans laquelle Beppe Grillo se débat aujourd’hui. L’opinion publique italienne baigne dans un climat pollué par l’affaire du Tangentopoli (crise du système politique basée sur une corruption de grande envergure au début des années 90) qui n’est pas encore résolue et que Silvio Berlusconi a su exploiter. Si la France a connu sous la quatrième République des moments de crise profonde durant lesquels l’antipolitique s’était intensifiée, poursuit la politologue, son système a su réagir en créant de nouvelles règles institutionnelles : personne n’eut jamais alors l’impression que les nœuds de la crise étaient inextricables. »

Pour expliquer le cas Grillo, je crois qu’il serait plus opportun de remonter à l’expérience du Fronte Dell Uomo Qualunque (que nous traduisons ici approximativement par « Front de l’Homme de la rue », ndt). Dans le sillage d’un journal contestataire précédant de peu sa fondation, ce mouvement politique, animé dans l’immédiat après guerre par Gugliemo Giannini, a incarné la désillusion de la petite bourgeoisie envers l’Etat. Afin de pouvoir établir une corrélation adéquate avec Coluche, il serait donc préférable en français d’utiliser le terme de poujadisme, du nom de Pierre Poujade qui, lui aussi, créa, à l’instar de Giannini en Italie, un mouvement protestataire des artisans et des petits commerçants menant une fronde contre le pouvoir du Parlement.

La Liste Civiche aux Législatives

Coluche et Grillo se sont tous les deux servis des médias pour obtenir un consensus : « Comme l’antipolitique aspire au dialogue directe avec la base populaire, il lui faut donc l’aide des moyens de communication pour élargir son audience. A la différence du français, le comique italien se sert du Web comme caisse de résonance. Toutefois son blog fortement consulté risque de rester un phénomène isolé si les médias traditionnels ne parlent pas régulièrement de lui et de ses V-DAY ». Le V-DAY, abréviation de « Vafanculo day », autrement dit « le jour du Va te faire foutre », est une initiative politique créé par et sous l’égide du comique Beppe Grillo qui, après s’être d’abord produit sur les places publiques italiennes, a été relayé par un site Internet mondialement très fréquenté.

En ce moment, par exemple, on n’en entend plus parler. Les groupes qui se sont constitués par l’intermédiaire d’Internet pourraient finir par se lasser. D’autre part, il se produira probablement une extinction de ce mode de communication quand le comique ne trouvera pas autre chose contre quoi déblatérer. (Le V-DAY se dresse contre la classe politique incompétente et corrompue pendant que, de son côté, cette dernière accuse les journalistes d’être à la solde du pouvoir, ndt)

Dans la France de 1981, après s’être vu attribué par les sondages environ 16 % des espérances de vote, Coluche en retirant sa candidature avant le premier tour se justifia en avouant que le contrôle de son initiative lui avait échappé. En Italie, pour qui observe Grillo et sa Liste Civiche qu’il présenta aux Législatives de 2008, tout reste en suspens. Certes, nous ne sommes plus en 86 où le « fou de guerre » montait à l’assaut en morigénant farouchement contre les socialistes et leur chef Bettino Craxi, accusé de corruption alors qu’il était au pouvoir. Deux décennies plus tard, l’hypothèse que Grillo, l’empêcheur de tourner en rond, puisse se faire ériger une nouvelle tribune faite sur mesure semble peu probable à beaucoup de gens. Aujourd’hui, la politique est devenue spectacle et le spectacle politique. Or, il est vraiment devenu difficile de comprendre qui doit chasser quoi et où…