Culture

Sasha Siem : les cordes impatientes 

Article publié le 15 janvier 2016
Article publié le 15 janvier 2016

Ancienne élève à Cambridge et Harvard et une des plus jeunes lauréates du prestigieux British composer award, Sasha Siem, l'artiste anglo-norvégienne, s'est entretenue avec cafébabel sur son éducation musicale, se détachant de la composition classique, et de sa première performance vocale en public. Entretien au cordeau.

Étant donné le titre de son premier album Most of the Boys, la raison qui a mené Sasha Siem à se lancer pour la première fois dans le monde de la musique semble assez légitime : « J'avais un petit ami dans mon cours préparatoire qui jouait du violoncelle et qui était très charismatique. Il était adorable - à vrai dire, j'étais vraiment très amoureuse de lui. Ah, les garçons ! ».

Entre Vivaldi, François Hardy et un peu de pétrole

Née à Londres d'une mère sud-africaine et d'un père norvégien producteur de pétrole, la soif de musique a davantage été suscitée par Sasha et son jeune frère Charlie—désormais violoniste accompli— que par le milieu social même de leurs parents (bien qu'ils aient un lien de parenté avec Ole Bull, un violoniste norvégien du 19ème siècle). L'inspiration est venue d'une éducation centrée autour des études classiques.

« Mon frère a souhaité commencer à apprendre le violon et je voulais vraiment apprendre la harpe, mais c'était trop imposant alors j'ai commencé à apprendre le violoncelle... [Charlie] est un vrai phénomène ! À 2 ans, il a vu Yehudi Menuhin jouer du violon à la télé… », me raconte Siem, s'arrêtant dans son élan, « …et à vrai dire, ma mère avait ces cassettes dans sa voiture. Elle avait un des concerts de Vivaldi et une cassette avec tous les concerts romantiques. Elle avait aussi Françoise Hardy et d'autres compositeurs français, ce que je trouvais assez sympa. »

Naturellement, il s'en est suivi une enfance bercée dans la musique, de ses débuts au violoncelle jusqu'à ses performances orchestrales. Siem ajoute : « J'étais peut-être légèrement excentrique, vous voyez ce que je veux dire ? »

Il se pourrait que « la règle des 10 000 heures » de Malcolm Gladwell nécessaire pour maîtriser toute discipline, ait permis à Siem de suivre une longue formation rigoureuse et protocolaire à l'université, tout d'abord à Cambridge, puis à Harvard.

« J'ai adoré Cambridge parce qu'à vrai dire, tout en donnant de nombreuses représentations, j'ai pu en même temps étudier et passer du bon temps. Ce qui m'a poussé a emprunté cette voie, c'est lorsque que l'on a entendu les chansons que j'avais écrites étant petite et que l'on m'a dit : "C'est vraiment bien, tu devrais faire des études pour devenir compositrice".»

« Alors de fil en aiguille et avant même de pouvoir le réaliser, je me suis retrouvée dans cet incroyable univers académique, qui a été d'une grande aide, et je ne dirais pas le contraire, mais en même temps, je n'ai pas eu le sentiment de devoir redécouvrir ce que cela signifie de simplement écrire une chanson. »

« Tout détruire pour pouvoir mieux reconstruire »

Devenue très célèbre dans le cercle de la musique classique, Siem allait vite écrire et composer pour le London Symphony Orchestra, le Royal Opera House, et le London Philharmonic Orchestra. Mais ce succès a marqué un tournant et a mené à une mini-crise existentielle.

« J'ai réellement été submergée de demandes, c'est arrivé à un stade où j'ai gagné cette récompense pour le British composer ou quelque chose comme ça [en 2010] et il y a eu de nombreuses demandes, beaucoup de considération, et je crois que c'est véritablement à ce moment là que j'ai décidé de réfléchir à ce que je faisais.

Est-ce que cela a un rapport avec l'intégrité ? Est-ce vraiment conforme avec mon objectif, je me le demande ? On a toujours ce sentiment - on sait lorsque l'on est sur la bonne voie - et quelque chose est allé de travers. J'ai tendance à être radicale lorsque le changement est nécessaire alors j'ai tout simplement dit à mon éditeur de ne plus prendre de demandes, je suis partie à Berlin, et j'ai acheté un ukulélé ! Quelque part, j'admire les gens qui n'ont pas besoin d'être si extrêmes mais j'aime ce sentiment de tout détruire pour pouvoir mieux reconstruire derrière. »

Mettre de côté un instant l'aspect formel de la composition ne voulait pas dire pour autant mettre un terme à son éducation musicale. Au cours des dernières années, Siem a continué à travailler avec les sons classiques et à se plonger dans d'autres cultures musicales, en faisant la collection d'instruments qu'elle a rapportés durant ses voyages.

« En réalité, je suis allée en Inde récemment et j'ai acheté un sarangi. On en joue de la même manière que le violoncelle mais en y faisant glisser le dos des ongles, alors en tant que violoncelliste, j'aurais pu apprendre à en jouer, mais ça aurait été assez douloureux. Je souhaiterais juste dire que je joue véritablement du violoncelle mais que je ne peux pas m'empêcher d'apprendre tous les instruments que je trouve et d'en jouer —mais je ne suis pas encore à l'aise avec les instruments à vent ! »

Le nouvel album, toutefois, bien que bourré de sons expérimentaux, est un retour vers son vieil ami : le quatuor à cordes.

« La plupart des instruments que l'on peut entendre sont à cordes, alors d'une certaine façon, ce fut un hommage. Après avoir délaissé tout ça, ce fut un retour aux sources—un retour à la formation classique par excellence, en quelque sorte - de voir comment est-ce que je pourrais faire quelque chose de résolument différent avec ça et de le faire véritablement à fond. Alors, j'ai fini par les utiliser mais d'une autre manière, très contemporaine, en repensant efficacement les instruments. On leur ajoutait des éléments, retirait les cordes, et on se servait de leurs différents morceaux. »

Björk et Sigur Rós dans l'hiver islandais

Alors que Siem est une experte dans le domaine de la composition et des performances devant des foules immenses, avec Most of the Boys, elle chante pour la première fois en public. « Je savais que c'était ce que je voulais faire mais en réalité, chanter en public... J'avais tellement peur ! Mais un ami à moi qui était dans le groupe que j'avais monté pour l'album m'a comme qui dirait poussée et donc une fois que je suis sortie de là, j'ai vraiment eu la sensation d'être au bon endroit », explique-t-elle.

En travaillant avec Sigur Rós et le producteur de Björk, Valgeir Sigurðsson durant l'hiver islandais, Siem a développé un son brut, personnel, retravaillant ses chansons citadines sur la vie à Londres et à New-York dans un studio replié quelque part dans le paysage lunaire islandais.

Je demande - avec circonspection - s'il s'agit d'une oeuvre pleinement autobiographique :

« Si  l'album reflétait ma vie (rires), je ne serais pas sûre d'être encore ici en un seul morceau ! Mais je pense que j'ai grandi comme une jeune femme, en étant abreuvée des expériences de mes amis et j'ai voulu créer une histoire, le sentiment que l'album est une légende en quelque sorte - comme une succession d'exemples à ne pas suivre.

Du début jusqu'à la fin de l'album, on a la sensation qu'il s'agit d'une sorte de récit de rédemption, à travers tous ces mauvais tournants et ces erreurs et tout simplement ce foutu bordel dans les rues de la vie. Vers la fin, je crois que le message réapparaît, dans les toutes dernières minutes, il n'y a aucune parole, seulement les instruments. Pour moi, cela a été une déclaration audacieuse, de dire "Ok, on va désormais s'affranchir de toutes ces conversations et de ces jeux et on va aller vers quelque chose de plus profond", s'affranchissant de tout. » Le résultat est un album qui ressemble à une pièce avec de nombreux actes, mêlant à la fois courage et intimité.

Sasha Siem - « Most of the Boys »

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Écouter : Most of the Boys de Sasha Siem (2015/Universal Music)