Culture

Russie : xénophobie, la loi du silence

Article publié le 31 août 2007
Article publié le 31 août 2007
Comment dans la Russie de Poutine, les magistrats, les politiques et les médias russes dissimulent de plus en plus les agressions racistes envers les étrangers.

Le 13 juin, le Tribunal de grande instance de Krasnodar, au sud de la Russie, condamnait Sergej Iwanizkij, 19 ans, pour agression au couteau sur la personne de Mahdud Ali Babikir, Soudanais et étudiant à l’Université nationale de Krasnodar. L’accusé a été condamné à 11 ans de prison pour tentative de meurtre et vols. Le cas Ali Babikir n’est pas une affaire isolée : en Russie, depuis un an et demi, pas une semaine ne se passe sans violence de la part de sympathisants d’extrême-droite.

Selon le Sowa, centre moscovite d’information et d’analyse, le nombre de braquages à motivations racistes a augmenté de 30 % entre l’automne 2006 et le printemps 2007. Durant les quatre premiers mois de l’année 2007, 172 personnes ont été victimes de criminels d’extrême-droite, 23 en sont mortes.

Le cas de l’étudiant Ali Babikir est typique pour une deuxième raison : comme dans beaucoup de procès similaires en Russie, l’article 282 du Code pénal existant depuis 2004 et portant sur la « dissimulation de faits extrémistes » n’a pas été utilisé. Cet article met sous le coup de la loi la propagation d’idées racistes ainsi que les actes de violence motivés par le nationalisme ou le racisme. «Il est évident que ce n’est pas dans les priorités du système judiciaire d’enrayer les crimes de haine », estimait ainsi l’institut SOWA.

« Si vous voulez, je vous tue aussi »

L’affaire Babikir met aussi en lumière la façon dont les magistrats russes ferment les yeux sur le racisme grandissant. Ali Babikir et Iwanizkij se rencontrent le soir du 4 juillet 2006 dans la rue, ils échangent des mots puis en viennent aux mains. L’agresseur blesse le Soudanais plusieurs fois avec un couteau et lui vole son portable. Ali Babikir est découvert à trois heures du matin et transporté à l’hôpital. Il va rester plusieurs semaines dans le coma. Le lendemain de son agression, l’agresseur est arrêté, localisé grâce aux appels qu’il avait reçu sur le portable volé. Les amis d’Ali Babikir, qui tentent de le joindre sur son portable, obtiennent pour toute réponse : « Je suis un skinhead de Moscou. Si vous voulez, je peux vous tuer aussi. »

Au cours de l’enquête, quelques compatriotes d’Ali Babikir sont interrogés par la police. Pendant les interrogatoires, les fonctionnaires de police leur montrent la carte d’étudiant de l’agresseur Iwanizkij sur laquelle s’étalent au dos, en forme d’éclair, les lettres ‘SS’.

Le parquet de Krasnodar a inculpé Iwanizkij de tentative de meurtre et vols – mais non d’avoir commis ces actes pour des raisons racistes. Un tel procédé fait partie d’une pratique judiciaire systématique, selon l’institut Sowa : « Il n’existe aucune obligation d’enregistrer les soupçons de racisme, ce qui permet, dans la majorité des cas, d’empêcher les poursuites pour crime de haine, » plaident les experts.

Même si la justice, les politiques et l’administration cherchent à le dissimuler, toute personne ayant l’air ‘non-slave’ peut être victime d’un crime raciste en Russie.

Poussant un peu plus loin cette thèse, ‘EtnIKA’, une ONG basée à Krasnodar, a mené en collaboration avec le réseau Youth Human Rights Movement, une enquête sur les groupes de population auquel appartient aussi la victime Mahdud Ali Babikir : les étudiants étrangers en Russie et particulièrement à Krasnodar sont jugés particulièrement vulnérables.

Conflit autour de la table ronde

Les étudiants étrangers craignent notamment pour leur sécurité en dehors du campus, beaucoup ont vécu eux-mêmes des conflits : tels sont les résultats d’une enquête dévoilée par ‘ETnIKA’ en janvier 2007, lors d’une table ronde avec les habitants de Krasnodar. Parmi les personnes présentes était présent le représentant du département des relations internationales de l’université de la ville, Alexandr Waschenko.

Selon les mots de la présidente d’EtnIKA, Anastasja Denisowa, Waschenko a considéré le travail de l’organisation comme une attaque envers son travail. Toujours selon Desowa, il aurait alors téléphoné avec son portable à un étudiant étranger pour qu’il déclare devant les caméras que tout allait bien à Krasnodar et qu’il ne se sentait absolument pas discriminé. Pour nombres de reportages diffusés à la télévision, le cas Ali Babikir a classé comme une affaire de hooliganisme et de vol mais non d’extrême-droite.

Peu de temps après cette conférence, Denisowa a reçu une lettre des autorités russes expliquant que les contrôles qu’elles menaient allaient à l’encontre de la loi russe sur les ONG. Depuis, elle a été obligée de donner des documents justificatifs, des membres de l’organisation ont été convoqués à plusieurs reprises pour être entendus par les autorités. « Notre travail a été paralysé ces derniers mois », raconte Ljubow Penjugalowa, membre d’ETnIKA.

Au lieu d’agir, les collaborateurs d’ETnIKA, qui se définissent comme un « groupe de jeunes pour la tolérance », ne se sont occupés jusqu’à présent que de produire des explications, des factures et des dossiers.

Entre temps, la municipalité de Krasnodar a fait réaliser une étude sur la situation des étudiants étrangers. Selon Alexandr Waschenko, une majorité d’entre eux se sentent bien, personne n’aurait peur de se déplacer librement en ville. Et si des conflits surviennent, ce n’est certainement pas à cause de leur nationalité.

Aucune trace de débat ouvert en vue

Sur le campus de l’université de Krasnodar, devant la résidence, flâne un étudiant venu du Tchad, qui préfère ne pas donner son nom. Il nous parle de la situation : « Oui, naturellement les noirs sont ici discriminés. J’ai même peur de marcher dans la rue. » Quand on aborde le cas Babikir, il affirme ne pas « vouloir en parler ». C’est la période des vacances, beaucoup d’étudiants ont quitté la ville pour aller au bord de la Mer Noire.

Parmi les étudiants russes qui sont toujours là, seuls quelques-uns ont entendu parler de l’agression de leur camarade. On pourrait passer l’éponge sur l’affaire si, et seulement si les ‘non-slaves’ n’avaient plus à souffrir de leur apparence en Russie. Mais la Russie est encore loin d’ouvrir le débat.