Culture

Réfugiés : des bombes sonores pleuvent sur Berlin

Article publié le 12 novembre 2015
Article publié le 12 novembre 2015

Un collectif de streetart berlinois, Turn The Tide, a décidé de plonger un quartier de Berlin dans une ambiance guerrière afin de sensibiliser les habitants aux réalités des conflits au Moyen-Orient. Bruits de balles, sirènes et cris stridents... bienvenue à Damas.

Quiconque s'est retrouvé par hasard sur le Oberbaumbrücke à Berlin dans la nuit du 3 novembre, a sursauté aux sons de vrombissements de bombes et de tirs bruyants. Les fusils ne cessent de crépiter, interrompus par des phrases historiques comme « Niemand hat die Absicht, eine Mauer zu errichten » (« Personne n'a l'intention de construire un mur ») ou « Ihr Völker der Welt, schaut auf diese Stadt » (« Peuples du monde, regardez cette ville »). Après une énième salve d'artillerie, deux femmes commencent à discuter violemment en arabe, avec en fond des sons d'orgue et des gens qui crient. Puis on entend des sirènes et des cris. Encore et toujours des cris.

L'effervescence de la sortie du boulot s'est alors dissipée et a laissé place à un malaise grandissant. Sur l'un des piliers du pont figure le graffiti d'une soldate présentant son arme, les yeux barrés d'un trait rouge. On a peine à trouver d'où viennent le son, les crépitements des tirs et les cris. Le haut-parleur doit bien être accroché quelque part.

La peur de la guerre est une raison suffisante à la fuite

Les membres de ce collectif de street art politique Turn the Tide ont longtemps réfléchi à la manière de transmettre la brutale réalité de la guerre et de la terreur aux Berlinois qui pensent encore que des Syriens et des Afghans fuient leur pays pour l'Europe « juste pour le plaisir ». « On ne s'adresse pas aux gens ouverts, mais à tous ceux qui ne se sont jamais frottés à la réalité », déclare un des porte-parole du groupe, dont les membres agissent de manière anonyme. La guerre est cruelle, déshumanisante et, dans beaucoup de cas, mortelle. Pas étonnant que des gens fluient face à elle. « Chez nous, très peu de gens connaissent encore cette peur, explique Turn the Tide. Mais que se passerait-il si, du jour au lendemain, il se mettait à pleuvoir de nouveau des bombes sur Berlin ? »

La capitale allemande était encore il n'y a pas si longtemps le théâtre des scènes de combats, de mort et d'exclusion. Dans leurs collages sonores joués sur place via Noisebombs, Turn the Tide a intégré aussi une grande quantité de citations historiques sur la construction et la chute du Mur. Entre des bruits de guerre et des bribes d'infos sur la crise migratoire, les enregistrements radiophoniques qui crépitent prennent un sens nouveau, dérangeant. Pourquoi célébrons-nous la Chute du Mur et la Réunification avec tant d'allégresse et construisons-nous dans le même temps de nouveaux murs à la frontière est de l'UE ?

Avec leurs affiches et leurs bombes sonores, qui se composent  ni plus ni moins que d'un haut-parleur, d'un mini ampli-tuner et d'un lecteur MP3, Turn the Tide veut circuler désormais régulièrement dans Berlin afin d'atteindre le plus de monde possible avec leurs actions. Après l'Oberbaumbrücke, ce sera bientôt le tour de beaucoup d'autres lieux. Les membres du collectif sont convaincus du fait qu' « il y a beaucoup à dire ». Il s'agit là pour eux aussi d'une satire, d'une réinterprétation des méthodes de représentation des médias et de la pub. « Des symboliques ne sont souvent pas comprises ou déchiffrées », pense un porte-parole de Turn the Tide. « Notre logo, par exemple, fait un peu runique (l'alphabet runique était celui utilisé par les premiers peuples germaniques). Une interprétation rapide nous qualifierait alors évidemment de droite. »

Nous devons apprendre à penser par nous-mêmes

L'ambivalence idéologique des symboles est préméditée, Turn the Tide veut en fait remettre en question des mécanismes de perception et d'explication du monde. La réalité est multicouche et, surtout, la crise migratoire ne peut pas être expliquée en seulement quelques phrases. « C'est dans ce sens que nous promouvons une compréhension entre les êtres humains », tient à clarifier un membre. Nous devrions tous enfin commencer à penser par nous-mêmes. Et ne pas fermer les yeux devant les guerres, face auxquelles plusieurs millions de personnes fuient en direction de l'Europe.

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Cet article a été rédigé par la rédaction de cafébabel Berlin. Toute appellation d'origine contrôlée.