Culture

Prix du cinéma européen 2013 : pauvres et décadents

Article publié le 17 décembre 2013
Article publié le 17 décembre 2013

Pauvres, mais certainement pas sexy ! Lors de la 26e cérémonie de remise des Prix du cinéma européen à Berlin, les cinéastes ont rivalisé de phrases assassines à propos de la politique culturelle, d’affirmations de leur identité européenne et d’hymnes à Catherine Deneuve. Seuls des grands noms du cinéma ont été récompensés. Mais où était donc le jeune cinéma européen ?

Compte tenu de la quan­tité de paillettes et de cé­lé­bri­tés pré­sentes sur le tapis rouge lors de la 26e cé­ré­mo­nie de re­mise des Prix du ci­néma eu­ro­péen qui s’est tenue le 7 dé­cembre der­nier à Ber­lin, on se­rait tenté de croire que - mal­gré la crise po­li­tique et éco­no­mique - le ci­néma eu­ro­péen ne se porte pas trop mal. Mais l’illu­sion n’opère qu’un mo­ment et achève de s’ef­fon­drer avec les pa­roles de Ma­rion Döring, la di­rec­trice de l’Aca­dé­mie eu­ro­péenne du ci­néma (EFA - Eu­ro­pean Film Aca­demy, nda) qui dé­cerne chaque année le tant convoité Prix du film eu­ro­péen : « de Ber­lin on dit sou­vent qu’elle est pauvre, mais sexy. Mal­heu­reu­se­ment, seul le pre­mier qua­li­fi­ca­tif s’ap­plique à l’aca­dé­mie eu­ro­péenne du ci­néma. Elle est sim­ple­ment pauvre ». C’est pour­quoi l’en­droit choi­si pour ac­cueillir l’évè­ne­ment est si petit, la marge de ma­noeuvre de l’aca­dé­mie tel­le­ment li­mi­tée et le ci­néma eu­ro­péen gé­né­ra­le­ment dans l’em­bar­ras. Ce que l’on pour­rait prendre pour un dis­cours d’ou­ver­ture mal­adroit se confirme tout au long de la soi­rée au cours de la­quelle 21 prix ont été remis à des ci­néastes ve­nant de toute l’Eu­rope et d’Israël.

Pedro Almodóvar, qui a été ré­com­pensé pour sa contri­bu­tion eu­ro­péenne au ci­néma mon­dial, sai­sit l’op­por­tu­nité pour dé­non­cer la si­tua­tion ca­tas­tro­phique de l’éco­no­mie et des po­li­tiques cultu­relles dans son pays. Mal­gré la crise po­li­tique et so­ciale et un gou­ver­ne­ment qui reste « sourd et in­sen­sible » aux pro­blèmes de ses ci­toyens, les ci­néastes es­pa­gnols font en­core de très bons films. Almodóvar dédie tout par­ti­cu­liè­re­ment son prix à la jeune gé­né­ra­tion de réa­li­sa­teurs es­pa­gnols. Mais l'endroit où se trouvent ces jeunes réa­li­sa­teurs reste un mys­tère. Il est dé­plo­rable que, comme il est sou­vent cou­tume dans ce genre de cé­ré­mo­nie, seuls les maîtres et les ci­néastes de renom aient été no­mi­nés et pri­més dans les ca­té­go­ries « Meilleur film », « Meilleur réa­li­sa­teur » et « Meilleur scé­na­rio ». Il ne reste dès lors pour les jeunes équipes que les ca­té­go­ries de « Meilleur court mé­trage » et « Dé­cou­verte ».

Cela sem­blât un peu étrange lorsque, bien qu’ayant ex­primé le sou­hait que les ré­com­penses soient moins pré­vi­sibles et en ayant no­miné de jeunes réa­li­sa­teurs dans les ca­té­go­ries prin­ci­pales, l’aca­dé­mie finit, au mo­ment de dé­cer­ner les prix, par se vau­trer dans les cous­sins confor­tables des maîtres du ci­néma. Ainsi, le ma­gni­fique film du jeune réa­li­sa­teur belge Felix van Groe­nin­gen, Ala­bama Mon­roe (The Bro­ken Circle Break­down, 2012), no­miné dans six ca­té­go­ries ne ré­colte à la fin que le prix de la meilleure ac­trice pour Veerle Bae­tens. De même, Oh Boy (2012) du jeune réa­li­sa­teur al­le­mand Jan-Ole Gers­ter n’est pas ré­com­pensé dans la ca­té­go­rie « Meilleur film », mais re­çoit quand même le prix de la « dé­cou­verte ». Oh Boy ra­conte les jours en noir et blanc de Niko qui dé­serte l’uni­ver­sité à Ber­lin. Une vie qui res­semble à celle de nom­breux jeunes eu­ro­péens plongés dans une mé­tro­pole étin­ce­lante, cage dorée qui conduit au déses­poir.

Oh Boy - Bande-annonce

Cette cage dorée, le réa­li­sa­teur franco-por­tu­gais Ruben Alves la connaît aussi. Il a d’ailleurs reçu le prix du pu­blic pour son film épo­nyme (La cage dorée, 2013). La ques­tion de sa­voir s’il se consi­dère comme un réa­li­sa­teur fran­çais ou por­tu­gais l’agace un peu : « c’est comme si l’on me de­man­dait si je pré­fère mon père ou ma mère ». La ré­ponse est pourtant sans équi­voque : « je n’ai pas de pré­fé­rence, je me sens eu­ro­péen ». L’ac­cent mis sur l’iden­tité col­lec­tive eu­ro­péenne ré­sonne comme un man­tra tout au long de la cé­ré­mo­nie. Jan-Ole Gers­ter y as­so­cie la nos­tal­gie et Ca­the­rine De­neuve s’étonne dans son dis­cours de re­mer­cie­ments : « avant, je me consi­dé­rais comme une ac­trice fran­çaise, mais de­puis quelques an­nées c’est de moins en moins vrai. Main­te­nant, je me sens eu­ro­péenne ».

Ce sen­ti­ment d’ap­par­te­nance à l’Eu­rope est moins per­cep­tible chez les ac­teurs bri­tan­niques, et les sièges de Keira Knight­ley, Naomi Watts et Jude Law, no­mi­nés dans les ca­té­go­ries « Meilleure ac­trice » et « Meilleur ac­teur » sont res­tés déses­pé­ré­ment vides. Même Fran­çois Ozon primé pour le scé­na­rio de son film Dans la mai­son (2012) vi­re­volte si vite sur la scène que l’on n’est même plus cer­tain de l’avoir réel­le­ment vu.

Paolo Sor­ren­tino, dont le film La Grande Bel­lezza (2013) rafle quatre tro­phées au total parmi les­quels ceux du meilleur film et du meilleur réa­li­sa­teur, reste in­trou­vable à Ber­lin. Son film, un hom­mage à la ville de Rome et au chef-d’œuvre de Fel­lini Roma (1972), ra­conte la vie de Jep Gam­bar­della un no­ceur vieillis­sant, per­son­nage campé par Toni Ser­villo qui lui vaut le prix du meilleur ac­teur. Jep passe en revue les sou­ve­nirs de ses an­nées opu­lentes et au­da­cieuses pas­sées dans la haute so­ciété ro­maine, ti­tube de fête en fête pour se perdre dans des consi­dé­ra­tions sur sa su­perbe et lente dé­ca­dence. Que l’Aca­dé­mie eu­ro­péenne du ci­néma se soit jus­te­ment dé­ci­dée à cé­lé­brer une hymne à une Rome dé­peinte comme une diva qui au­rait trop vécu et qui se se­rait len­te­ment pé­tri­fiée est peut-être plus si­gni­fi­ca­tif que ce que cer­tains vou­draient croire.

La Grande bellezza - Bande-annonce.

L’unique lueur d’es­poir dans l’étrange lé­thar­gie de ce spec­tacle de paillettes nous est of­ferte par la pro­duc­trice rou­maine Ada So­lo­mon, qui a reçu à Ber­lin le prix de la « Meilleure co­pro­duc­tion eu­ro­péenne » (prix EU­RI­MAGES, nda). Ces der­nières an­nées, sa so­ciété de pro­duc­tion Hi­Film a pro­duit plu­sieurs films réus­sis, dont Best In­ten­tions (2011) de Adrian Si­taru ou Mère et fils (Po­zi­tia Co­pi­lu­lui , 2013) de Călin Peter Net­zer qui a reçu l’Ours d’or cette année à la Ber­li­nale. « Les pro­fes­sion­nels du ci­néma eu­ro­péens sont comme une grande fa­mille, c’est pour ça que le ci­néma eu­ro­péen traite sou­vent de va­leurs fa­mi­liales », dixit So­lo­mon. Mais il ne faut pas de­ve­nir trop nos­tal­gique : « Oui, il faut ho­no­rer ses pa­rents et ad­mi­rer l’hé­ri­tage du ci­néma eu­ro­péen mais, d’un autre côté, nous de­vons aussi nous oc­cu­per de nos en­fants, de l’ave­nir, du nou­veau ci­néma. Re­gar­dons vers le futur et non en ar­rière ! ». Le jury des Prix du ci­néma eu­ro­péen n’y par­vient que de ma­nière li­mi­tée. Pour le jeune ci­néma, il se­rait très sou­hai­table que, l’an­née pro­chaine, les Prix du ci­néma eu­ro­péen ne soient pas seule­ment la­bo­rieu­se­ment dé­ca­dents, mais enfin un peu sexy !